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Les Alliés avaient dénoncé le « militarisme prussien » et l'autocratie comme les ennemis de l'Europe et les auteurs de la guerre. Il n'était pas entré dans leur esprit, non seulement que l'unité allemande était l'œuvre de ce militarisme et de cette autocratie, mais encore qu'elle serait toujours portée à recourir aux moyens qui l'avaient créée. Il n'y a eu à aucun moment, dans les conseils des Alliés, d'examen raisonné de la question d'Allemagne. Les causes historiques de la catastrophe européenne, qui éclairaient tout, n'ont pas retenu l'attention d'hommes d'État que rien n'avait préparés à ce genre d'étude. L'Allemagne qu'ils avaient connue était une Allemagne unifiée. Son unité était regardée comme un fait qui d'ailleurs s'accordait avec le principe des nationalités et le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Dans l'édifice élevé par Bismarck et par les Hohenzollern, il suffirait, après l'avoir réduit à ses parties authentiquement allemandes, de verser une certaine dose de démocratie. Alors, moyennant quelques précautions d'ordre militaire, jusqu'à ce que la conversion du peuple allemand fût complète, on aurait fait ce qu'il était humainement possible de faire pour la paix de l'Europe et le progrès de l'humanité.
Nous ne traçons pas une caricature du « baptême des Saxons ». Ou bien cette vue philosophique a dirigé les négociateurs alliés ou bien ils n'ont rien pensé du tout. De ce qui se disait dans l'entourage de M. Clemenceau, on peut déduire que le chef du gouvernement français a considéré l'unité allemande comme un phénomène dû à l'évolution générale des peuples européens au dix-neuvième siècle et sur lequel on ne pouvait revenir en vertu de cet adage qu'il n'y a pas de régression.
M. Clemenceau n'était pas de l'école qui enseigne à ménager l'ennemi. Son romantisme de la guerre, après avoir si largement contribué à sauver la France, a fini par aider à sauver l'Empire allemand. Le détour paraît imprévu. Mais, comme le diable, le romantisme est logicien. Au fond, M. Clemenceau répugnait à distinguer entre les Allemands et c'est à l'Allemagne en bloc qu'il réservait sa sévérité. Un traitement « différentiel » appliqué aux Bavarois ou aux Rhénans l'eût choqué deux fois, d'abord parce que les Allemands, formant un tout à ses yeux, étaient tous également coupables ; ensuite parce qu'une distinction entre ces coupables tous égaux eût été de l'histoire ancienne et n'eût répondu à aucune réalité du temps présent : sur ce point non plus nous ne croyons pas dénaturer sa pensée.
Les idées de la génération républicaine à laquelle appartient M. Clemenceau ont eu là leur point de rencontre avec son vif patriotisme, son brûlant sentiment de la guerre et de la culpabilité des agresseurs. Mais, pour punir l'Allemagne, il eût fallu penser aussi, comme au moment où l'Autriche fut détruite, à ne pas nous punir nous-mêmes. L'entourage de M. Clemenceau s'efforçait d'ailleurs de traduire en langage positif sa théologie de l'évolution et sa doctrine de la vindicte. Non pas une fois, mais dix, pendant les négociations de paix, quelques-uns de ses collaborateurs immédiats ont expliqué devant nous ou devant des personnes dignes de confiance qui nous ont rapporté leurs paroles, que les forces particularistes n'existaient plus, que les guelfes hanovriens n'étaient qu'une poignée, « une demi-douzaine », qu'on ne revenait pas sur cinquante ans d'histoire, que la guerre et la défaite elle-même avaient resserré l'unité allemande, enfin que cette unité, après avoir été morale et politique était devenue économique, qu'elle était constituée par le réseau des voies ferrées, des canaux des échanges, par l'organisation de l'industrie, et que le réalisme ordonnait de tenir compte de ces faits… Il y a lieu de croire que M. Clemenceau ne s'embarrassait pas de tant de raisons. Il avait de l'Allemagne une vue sommaire. Il la jugeait d'assez loin et sans se mettre en peine de ses caractères particuliers. A la tribune, peu de temps avant l'armistice, lorsque Guillaume II, semblable à un vieil empereur germanique de ses prédécesseurs, avait accordé une « Bulle d'or » à ses sujets, M. Clemenceau avait raillé cette démocratie impériale. Quelques mois plus tard, l'Assemblée de Weimar accouplait à l'Empire, dont le nom et l'idée étaient maintenus, une constitution républicaine où le mot de République n'est prononcé qu'une seule fois. Il y a plus de variétés et plus de contradictions dans les choses allemandes et dans les esprits allemands que n'en conçoivent une faible connaissance et une brève philosophie.
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La droite pure était beaucoup moins nombreuse dans le Reichstag de 1912 que dans celui qui est issu des élections du 6 juin 1920. Pourtant ce Reichstag de la guerre avait répondu par une manifestation indignée lorsqu'il était apparu que l'Entente exigeait, pour accorder la paix à l'Allemagne, l'abdication de Guillaume II. Bientôt l'Allemagne et les chefs militaires (qui avaient toujours eu un parfait mépris pour le souverain qu'ils rendaient responsable de mille fautes et surtout de n'avoir pas déclaré la guerre plus tôt), tout le monde arriva à la conviction que le sacrifice des Hohenzollern était nécessaire pour échapper à une catastrophe totale. Les Alliés ont-ils eu raison de poser, comme condition préalable, la chute de Guillaume II? Un célèbre journal radical anglais, le Manchester Guardian, l'a regretté depuis. Si Guillaume II, a dit ce journal après les élections nationalistes du 6 juin, avait signé la paix de Versailles, c'est lui, et non pas les socialistes et les démocrates, que le peuple allemand eût accusé de ses maux et la réaction n'eût pas trouvé ses armes les plus perfides et les plus sûres. Ainsi, il n'est pas certain que la chute des Hohenzollern, au moment où elle s'est produite, ait été une bonne chose pour l'avenir de la démocratie en Allemagne. Mais la chute de cette dynastie détestable, et que nous avons vu disparaître avec un profond soulagement et un ardent plaisir de vengeance, s'était accompagnée de tout un écroulement de trônes. C'est à cet écroulement-là que nous n'avons rien gagné. Au contraire. Les moyennes et petites dynasties allemandes avaient été dans le passé le support du particularisme. Il était universellement admis qu'en cas de désastre, la désagrégation de l'Empire commencerait par les princes allemands. Bismarck le savait bien. Aussi l'Allemagne qu'il avait fondée reposait-elle sur une double assurance contre les « tendances centrifuges », c'est-à-dire particularistes, et contre la révolution. Dans son système, les princes allemands, vassalisés par les Hohenzollern, devaient être trop heureux de garder leur couronne sans avoir à craindre de mouvements populaires, l'empire de 1871 conciliant le principe monarchique avec le principe libéral et unitaire. Leur docilité était certaine. Ils étaient intéressés à ne plus être que de « loyaux confédérés ». D'autre part, la survivance des petites dynasties garantissait les Hohenzollern à leur tour contre une révolution. Bismarck avait calculé que les Allemands hésiteraient toujours à renverser l'empereur-roi de Berlin parce qu'une révolution en Prusse libérerait les princes du Sud et annoncerait la fin de l'unité allemande. Pour que la chute des Hohenzollern pût avoir lieu sans dommages pour l'unité, il fallait que cette condition extraordinaire fût remplie : la chute préalable de tous les autres trônes allemands.
Ces choses étaient connues à Berlin. C'était un pont aux ânes de la politique allemande. A partir du moment où il apparut au gouvernement impérial que la guerre menaçait de mal tourner, son attention se fixa sur les deux périls de la révolution et du particularisme, l'un devant accompagner l'autre. Ce n'est pas par hasard que l'avant-dernier chancelier de Guillaume II a été le comte Hertling, président du conseil en Bavière, et le dernier le prince Max de Bade, héritier du trône grand-ducal. A la veille du désastre, le souci de l'empereur allemand allait donc du côté de l'Allemagne du Sud, et des monarchies de l'Allemagne du Sud, comme il allait à l'Autriche et à la monarchie des Habsbourg, tant il était sûr que, si la révolution éclatait à Berlin seulement, l'Allemagne se déchirerait. L'œuvre de 1866 et de 1871 serait anéantie. Un renversement des Hohenzollern, tandis que les Habsbourg, les Wittelsbach eussent été épargnés avec les autres dynasties germaniques, aurait eu des conséquences incalculables. La face et l'avenir de l'Europe eussent été changés.
Les préoccupations de Guillaume II étaient celles d'un empereur allemand. C'étaient celles du nationalisme allemand libéral, démocrate ou socialiste. Elles auraient dû éclairer les Alliés, guider leur politique, surtout la politique française. Il n'en fut rien. L'Entente ne voulut pas distinguer. Elle exigea des peuples allemands une révolution intégrale. Elle exigea partout la démocratie. Ce fut le salut de l'unité allemande. La révolution de novembre se fit comme elle devait se faire pour que la dissociation fût évitée, pour que, dans le désastre, les « tendances centrifuges » ne prissent pas le dessus : Guillaume II tomba le dernier. Militaires et parlementaires, pressés d'obtenir un armistice avant la catastrophe et de donner satisfaction aux Alliés, n'obligèrent Guillaume II à fuir en Hollande qu'au moment où le séparatisme parut conjuré grâce aux révolutions qui avaient commencé à Munich et à Stuttgart. La condition extraordinaire, presque invraisemblable, qui permettait de marier la république et l'empire bismarckien, était remplie. Elle l'était conformément au programme que l'Entente avait fixé.
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