C'est peut-être parce qu'il était l'adversaire et le négateur du principe classique de l'équilibre que le président Wilson a voulu que le pacte de la Société des Nations précédât et commandât le traité de Versailles comme tous les autres traités. Qu'est-ce que la Société des Nations? L'équilibre irréel au lieu de l'équilibre réel. La Société des Nations nie l'équilibre qu'on peut appeler subjectif, celui qui n'admet pas de disproportion entre États voisins ou exposés à des conflits. Elle nie également l'équilibre objectif, celui qui résulte des combinaisons d'alliances. Elle prétend les rendre l'un et l'autre inutiles en assumant la charge d'établir la justice entre les peuples, de faire respecter le droit et d'harmoniser les intérêts. Le jour où l'Allemagne serait jugée digne d'entrer dans l'association, ce jour-là, selon le système wilsonien, la paix n'aurait plus besoin d'une autre garantie.
Un seul article, dans le pacte de la Société, avait un sens net et positif. C'était l'article 10, celui par lequel les membres de la Ligue s'engageaient entre eux à protéger et à défendre leur intégrité territoriale et leur indépendance. Unique de son espèce, une grande assemblée politique, le Sénat de Washington, a eu le courage et la franchise de dire tout haut qu'elle rejetait un pareil fardeau et un pareil devoir. Les gouvernements et les parlements qui les ont acceptés n'étaient pas sincères et ne se croyaient pas réellement tenus par un si vaste engagement ou bien ils n'en avaient pas mesuré l'étendue. En repoussant l'article 10, le Sénat de Washington a détruit une illusion. Il a rendu un immense service. Chaque peuple, désormais, doit chercher sa voie et sa politique selon les données de l'expérience ordinaire. Il les cherchera au milieu d'une vaste confusion que le traité de Versailles n'a pas créée tout entière, mais qu'il a aggravée pour une part considérable avec ses appendices, les traités de Saint-Germain, de Neuilly, de Trianon et de Sèvres.
A travers ce chaos, la politique de la France reste dominée, comme avant 1914, par le problème allemand. La paix ne l'en a pas soulagée. Quelle sera désormais la nature de nos rapports avec l'Allemagne? C'est la première des questions. C'est le bout de la chaîne. Et là, il n'y a pas de doute. Il n'y a pas de choix. Si nous avons échappé à la dépendance de l'Allemagne, nous restons dans la dépendance du problème allemand.
CHAPITRE III
CE QUI A SAUVÉ L'UNITÉ ALLEMANDE
Tout le monde est aujourd'hui d'accord pour regretter que l'Allemagne vaincue ait conservé son unité politique, c'est-à-dire le principal résultat des anciennes victoires militaires de la Prusse. Les négociateurs français eux-mêmes ne le nient pas : il eût mieux valu que l'unité allemande ne survécût pas à notre victoire. M. Tardieu plaide la force majeure. On ne conteste plus la justesse du mot de Thiers (six semaines avant Sadowa) : « Le plus grand principe de la politique européenne est que l'Allemagne soit composée d'États indépendants, liés entre eux par un simple lien fédératif. » M. Tardieu a seulement allégué que M. Clemenceau et ses collaborateurs s'étaient heurtés à des impossibilités dont la principale était l'opposition de nos alliés et les principes généraux énoncés par M. Wilson et acceptés par tous, sur lesquels a été fondée la paix.
Nous laissons de côté la question de savoir si ces principes étaient intangibles et si la conversion de M. Wilson ne pouvait être tentée. Le gouvernement britannique avait obtenu, par exemple, l'abandon de la liberté des mers. Le gouvernement français, à l'heure où les positions furent prises, c'est-à-dire entre l'armistice et la réunion de la Conférence, n'aurait-il pas obtenu, lui aussi, en présentant les arguments convenables, que le respect de l'unité allemande fût laissé de côté? Il n'y a eu aucune tentative de ce genre, et la raison en est simple. C'est que le « grand principe de la politique européenne » dont parlait Thiers était absent des esprits. Il était déjà terriblement obscurci sous le Second Empire. On peut dire que, de nos jours, il ne vivait plus qu'à l'état de souvenir historique chez un très petit nombre de personnes qui n'étaient pas de celles à qui la charge de conduire les négociations était confiée. Si tel ou tel des membres de la délégation française a eu, à de certains moments, une lueur de la politique à suivre, ce ne furent que des velléités aussi tardives que passagères. Le cœur n'y était pas. Les idées non plus, les idées encore moins. Avant et pendant la guerre, M. Clemenceau a eu l'occasion d'exposer les siennes. Il les a réunies dans un livre sur l'Allemagne qui respire un patriotisme sincère. On y cherche en vain quelque chose qui ressemble aux vues d'un homme d'État.
M. André Tardieu, dans ses mémoires justificatifs, rappelle qu'aucun des gouvernements qui ont précédé celui de M. Clemenceau n'avait inscrit, même dans ses documents secrets, la division de l'Allemagne au nombre de nos buts de guerre. Cependant il en avait été question au cours de conversations particulières avec l'empereur Nicolas II, qui acceptait parfaitement cette idée. Preuve qu'elle était capable de déterminer des adhésions, car elle n'était pas dans les traditions de la cour de Russie qui, au moins depuis la guerre de Crimée, ne s'était jamais opposée aux progrès de l'unité allemande et ne l'avait pas contestée en 1871. Mais M. André Tardieu a raison. Il n'y avait eu en ce sens, pendant la guerre, que des tentatives isolées, des rayons de lumière fugitifs. Ni en 1916, au moment où les principaux alliés avaient conclu leurs accords en vue de la victoire, ni en 1917, lorsqu'en réponse à l'offre de paix de l'Allemagne ils avaient défini leurs buts de guerre, il n'avait été question de ramener l'Allemagne à l'état fédératif. Les accords de 1916 plaçaient même la rive gauche du Rhin sous notre influence sans prendre garde que le reste des pays allemands demeurerait centralisé sous la direction de la Prusse, en sorte que cette combinaison avait les mêmes défauts que celles de Napoléon III.
Tout ce que M. André Tardieu a réussi à prouver, c'est que l'État français, pendant la guerre, n'a eu ni doctrines ni principes sur les affaires d'Allemagne. L'orateur qui, à la Chambre, eût parlé des traités de Westphalie, n'eût pas eu plus de succès que Thiers en 1866. Ceux qui en parlaient dans des livres ou dans la presse obtenaient le suffrage des hommes cultivés, et M. Paul Deschanel, par exemple, ne marchandait pas le sien. Mais ces idées étaient sans doute trop neuves ou bien elles venaient de trop loin et elles supposaient une préparation trop peu répandue pour entraîner des convictions efficaces. Partout ailleurs, elles étaient tournées en dérision. Le pouvoir, à qui elles étaient étrangères ou trop nouvelles, ne les eût partagées et mises en œuvre que si elles avaient conquis l'esprit public. La conquête de l'esprit public demande des efforts et du temps. Elle est seulement commencée. Il y a fallu l'expérience de la paix, et c'est peut-être bien tard.
On dira sans doute que, pendant la guerre, il était imprudent de menacer l'Allemagne d'une dissociation et que cette menace n'eût servi qu'à resserrer l'union nationale. La même raison eût pu empêcher aussi de proclamer que la lutte serait poursuivie jusqu'à la victoire complète, jusqu'à ce que l'Allemagne fût à genoux. Elle eût pu empêcher de promettre à Guillaume II le dernier supplice, car, jusqu'aux dernières semaines de la guerre, le prestige de l'empereur n'était pas atteint. Quand les Allemands ont-ils renversé Guillaume II? Quand ils ont compris que la chute des Hohenzollern était nécessaire pour obtenir la paix. Au début de novembre, Scheidemann et les socialistes majoritaires hésitaient encore.
Il est probable que le même résultat eût été atteint si l'Entente eût annoncé qu'elle accorderait la paix quand l'Allemagne aurait brisé son unité, et alors seulement. Peut-être cette déclaration eût-elle été accueillie d'abord avec mépris, avec une indignation même sincère. Aussi longtemps que l'Allemagne a cru à la victoire, elle n'a pas consenti à renier Guillaume II, ni même à renoncer au « gage » de la Belgique. En 1918, elle disait encore « jamais! » pour l'Alsace-Lorraine. Avec le progrès de nos armes, l'idée eût fait du chemin. Nous savons aujourd'hui que, bien avant l'armistice, la Bavière était lasse et que le roi Louis III commençait à penser que mieux vaudrait tirer son épingle du jeu. Que se fût-il passé si cette issue avait été montrée aux Allemands? Personne ne peut dire qu'ils n'auraient pas renoncé à leur unité aussi facilement qu'ils ont renoncé à leur monarchie. Il n'était pas non plus impossible de leur démontrer que leur unité était la cause de leurs malheurs et des nôtres, autant que les Hohenzollern en étaient responsables. Pour le démontrer, il eût fallu le savoir.