Il semble que les auteurs de la paix aient cru qu'ils avaient réussi à concilier le principe des nationalités et celui de l'équilibre, puisque les peuples affranchis de l'Est sont chargés d'équilibrer la masse allemande. C'est un problème de mécanique résolu par une métaphore, celle de la « ceinture » ou de la « barrière ». De quoi l'Allemagne est-elle ceinte? D'un chapelet de Serbies. Et encore!

Regardez toujours cette carte étrange. Mettez-vous un instant à la place et dans la tête des hommes qui habitent ces États nouveaux. Pour eux, l'Allemagne ne peut être que menace ou attraction. Entre la soumission et la lutte, il n'y a pas de milieu. Pour la Pologne, aucun choix, c'est la lutte, et à mort. Mais l'État tchéco-slovaque? Loin d'entourer le germanisme, c'est le germanisme qui l'entoure, qui l'empêche, s'il veut, de respirer, qui tient à sa discrétion son commerce et ses industries. Et puis, — nous ne craindrons pas, dans ce livre, de répéter des faits élémentaires, mais qu'il importe d'avoir à tout moment présents à l'esprit, — il y a trois millions d'Allemands en Bohême. Une guerre avec l'Allemagne serait le suicide de la Tchéco-Slovaquie. Une extrême prudence est ordonnée au gouvernement de Prague. Et la prudence s'appelle neutralité. Et la neutralité inconditionnelle, absolue, s'appelle bientôt l'assujettissement.

Plus au sud, c'est pire. Voilà l'Autriche, un morceau d'Allemagne authentique. Elle seule est détachée de l'unité allemande. Si l'on en détache l'Autriche, il n'y a pas de raison pour que les autres parties soient resserrées autour de la Prusse. Si Vienne reste la capitale de l'Autriche, il n'y a pas de raison pour que la Bavière et le Wurtemberg gravitent autour de Berlin. Et du moment qu'on voulait créer une Autriche indépendante, il fallait qu'il y eût aussi d'autres morceaux d'Allemagne indépendants. L'accessoire est à la portée du principal. Trop grande tentation pour l'Allemagne de réincorporer à la patrie allemande les pays autrichiens. Trop grande tentation pour l'État de Vienne de rejoindre une communauté vaste et puissante. Déjà, il est pour le monde un objet de dérision ou de pitié. On le surnomme l'État avorton. S'il était entouré d'autres États de sa taille (il compte à peu près autant d'habitants que la Belgique), il ne serait pas si ridicule. Mais cet unique petit groupe allemand, auprès du colosse germanique, personne ne le prend au sérieux.

Pologne, Tchéco-Slovaquie, Autriche supposaient, pour durer, qu'il n'y aurait pas à côté d'elles une grande Allemagne. L'existence et la sécurité de ces petits États supposaient d'autres petits États. Aucune considération de ce genre ne se trouve dans le traité de Versailles. Il n'apparaît même pas qu'à aucun moment les auteurs de la paix aient songé à ces questions d'équilibre. Le traité de Versailles n'est pas un traité politique.

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La politique consiste essentiellement à prévoir. Le traité du 28 juin est remarquable par son imprévoyance. Il accumule les difficultés et il renvoie les solutions à plus tard. Il lègue à l'avenir des litiges et des procès, non seulement avec l'Allemagne, mais avec nos alliés. Où en sera l'Allemagne dans quinze ans? Où en seront nos alliances? Cependant cette date est celle où l'occupation de la troisième zone, celle de Mayence, doit prendre fin si l'Allemagne a tenu ses engagements. Et comme elle est déjà en faute, la thèse française est que les délais sont suspendus. Cette thèse sera-t-elle admise partout? A quels conflits donnera-t-elle lieu? Mais l'année 1935 est encore celle où un plébiscite décidera si le bassin de la Sarre reste à la France ou à l'Allemagne. Et, si le plébiscite se prononce contre nous, l'Allemagne devra payer le prix des mines dont le traité nous rend propriétaires. Grandes complications. A quel point seront-elles accrues par l'état où sera alors l'Europe et par l'état où sera l'Allemagne? Quel sera à ce moment le rapport des forces en présence? Nous sommes réduits aux conjectures. De grands problèmes sont livrés au hasard.

Sans doute une paix aussi générale, embrassant autant d'objets que celle de 1919, devait comporter une part d'incertitude. Elle devait être une « création continue ». La paix de Westphalie elle-même n'avait pas échappé à cette nécessité, puisqu'elle avait donné un droit de garantie à la France et à son alliée du Nord, la Suède, d'ailleurs devenue bientôt incapable de l'exercer. Mais à quoi la garantie des traités de Westphalie s'appliquait-elle? A quelque chose de relativement simple, à quelque chose de clair, au statut du corps germanique qu'aucune puissance allemande ne devait pouvoir dominer. Ce principe était absolu. Il était invariable et d'une interprétation qui ne laissait pas de place au doute. La garantie des Alliés de 1919 s'applique, au contraire, à une foule de questions de détail qui prêtent aux controverses et aux transactions : nous l'avons vu pour le charbon à la Conférence de Spa et nous le verrons encore. Quant au premier des points, celui qui tient le reste en sa dépendance, l'équilibre des forces, c'est au contraire celui qui n'est même pas considéré.

Cette omission donne à la paix son principal caractère. C'est une paix qui n'a pas voulu chercher à réaliser l'équilibre. Le respect de l'unité allemande conduisait là. Et toutes les autres conséquences en découlent et en découleront. La plus grave est, pour la France, le maintien de la paix armée, la possession d'une grande force militaire nous restant indispensable, soit pour notre sécurité, soit pour prendre les gages que l'inexécution du traité rendrait nécessaires. Un an d'expérience a déjà montré que l'occupation de la rive gauche du Rhin n'était pas suffisante. Il a fallu une première fois aller à Francfort. La saisie du bassin de la Ruhr a dû être donnée pour sanction à l'« avenant » de Spa. On peut dire que le traité de Versailles organise la guerre éternelle.

Il ne nous a même pas mis dans de très bonnes conditions pour la soutenir. La frontière qu'il nous rend, c'est celle de 1870. C'est une frontière d'invasion, dessinée en 1815 contre la France. L'avis des chefs militaires qui demandaient une frontière stratégique n'a pas été retenu. Là-dessus, les « techniciens » n'ont pas été écoutés. Deux exemples historiques prouvent cependant qu'il y a profit à écouter les techniciens dans ces sortes de matières. Quand un état-major dit : « Ici je puis assurer la défense, et là je ne puis l'assurer », il a ses raisons, ses raisons techniques. En 1866, lorsque l'Autriche avait cédé la Vénétie, l'état-major autrichien avait fixé les nouvelles limites de l'Empire. Résultat : pendant trois ans il a suffi à l'Empire austro-hongrois de faibles forces pour briser l'élan des Italiens et, de ses crêtes, de ses cols alpestres, il a deux fois lancé ses troupes sur le chemin de la Lombardie. En 1871, l'état-major prussien avait voulu garder Metz. Il eut gain de cause. Et c'est pourquoi, en 1914, nous n'avons même pas pu défendre Briey. Par contre, Bismarck avait passé sur l'opposition de Moltke et nous avait laissé la trouée de Belfort : nous sommes entrés dans le Sundgau dès 1914 et nous y sommes toujours restés, comme Moltke l'avait prédit.

Puisque la France demeurait en contact avec une grande Allemagne, il lui fallait au moins une frontière rationnelle, une frontière conforme à cette politique. Nous ne l'avons pas eue. A la sécurité terrestre, naturelle, stratégique, qui ne pouvait elle-même que suppléer à l'absence de sécurité politique, ont été substituées des précautions juridiques, des interdictions pour l'Allemagne d'entretenir des garnisons sur la rive gauche du Rhin et dans une zone de 50 kilomètres sur la rive droite. Il est clair que ces clauses, comme celles du désarmement en général, vaudront autant que les circonstances, autant que le rapport des forces entre les États. C'est toujours à l'équilibre des forces, à l'équilibre politique qu'on se trouve ramené.