La garantie qu'il se vante d'offrir, c'est le désarmement. Les auteurs de la paix ont raisonné ainsi : la possession d'une force militaire excessive a poussé l'Allemagne à la guerre et à la conquête. Une Allemagne qui n'aura plus le droit de conserver sous les drapeaux qu'une centaine de mille hommes, juste ce qu'il lui faudra pour maintenir l'ordre à l'intérieur, sera pacifique et inoffensive. « L'armée allemande, a dit M. Lloyd George, était la clef de voûte de la politique prussienne. Il fallait l'éparpiller, la dissoudre, la désarmer, la mettre dans l'impossibilité de se rassembler de nouveau, rendre impossible l'équipement d'une armée semblable. » Alors ce serait assez. L'Allemagne ne serait plus l'Allemagne. Faible raisonnement, indigne d'un homme d'État. Napoléon avait fait le même au sujet de la Prusse, et l'on pourrait trouver curieux que M. Wilson, M. Lloyd George et M. Clemenceau eussent renouvelé l'erreur de ce militaire-type si Napoléon n'avait pris ses idées générales au dix-huitième siècle, c'est-à-dire aux mêmes sources qu'eux.
C'est la nature même de la Prusse, pays de colonisation et de conquête, qui a créé le militarisme prussien. Les chevaliers de l'Ordre teutonique ont précédé les Hohenzollern. Ils leur ont légué un besoin et un instrument. Sur les frontières incertaines et toujours disputées du germanisme et du slavisme, dans un pays sans limites naturelles, ouvert aux quatre vents, la force militaire est une nécessité. Le Heimatschutz s'est constitué sous nos yeux par une création presque spontanée, comme un Ordre teutonique de la démocratie. Les débris de l'ancienne armée impériale, les bandes dérobées au licenciement ont trouvé refuge dans les territoires des confins, en Prusse occidentale et orientale. Peut-être de nouvelles formes de militarisme sont-elles en train de naître là. Il ne manquera que l'occasion et l'homme qui mettront ce militarisme en mouvement. Si Stein et Scharnhorst avaient réorganisé une armée prussienne avec des principes nouveaux, le major Schill avait pris sur lui de réveiller l'esprit guerrier. Pourtant, après Iéna, la Prusse avait été désarmée. Mais l'État prussien subsistait. Il s'était remilitarisé en cinq ans. Les interdictions du vainqueur avaient été tournées ou violées jusqu'au jour où, les circonstances aidant, l'armée prussienne eut la même légitimité que l'État prussien.
La Prusse d'aujourd'hui, c'est l'Allemagne. Le traité de Versailles les confond. Et ce que ressent la Prusse, l'Allemagne doit le ressentir aussi. Le désarmement qu'ordonne le traité de Versailles est une garantie encore plus faible que celui que Napoléon lui-même n'avait pu obtenir, — et pourtant Napoléon était entré à Berlin. Il ne faut pas oublier en outre que le militarisme prussien, avant d'être un péril européen, a été un péril allemand. Jusqu'en 1866, où il avait dompté les résistances, le militarisme prussien a trouvé des limites ou un correctif dans la constitution même de l'Allemagne, dans l'équilibre des forces et dans les mœurs qui résultaient du régime fédéral. En 1813, le militarisme ne disposait que des ressources de la Prusse frédéricienne. En 1870, des ressources de la Prusse bismarckienne. Pour sa renaissance, il aura celles de tout l'Empire allemand, tel que le traité de Versailles l'a reconnu et consacré.
La paix a conservé et resserré l'unité de l'État allemand. Voilà ce qu'elle a de doux. Cette concession essentielle n'aggrave pas seulement, pour le désarmement, les difficultés de la surveillance. Nous répétons que la puissance politique engendre toutes les autres et un État de soixante millions d'hommes, le plus nombreux de l'Europe occidentale et centrale, possède dès maintenant cette puissance politique. Tôt ou tard, l'Allemagne sera tentée d'en user. Elle y sera même poussée par les justes duretés que les Alliés ont mises dans les autres parties de l'acte de Versailles. Tout est disposé pour faire sentir à 60 millions d'Allemands qu'ils subissent en commun, indivisiblement, un sort pénible. Tout est disposé pour leur donner l'idée et la faculté de s'en affranchir, et les entraves elles-mêmes serviront de stimulants.
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Qu'est-ce qui peut être le plus douloureux pour les Allemands vaincus? Qu'est-ce qui peut les inciter davantage à la libération? Les territoires qu'ils perdent ou les réparations qu'ils doivent? Les deux, au même degré et au même titre. Ils lient les provinces à l'argent et un Badois se sent aussi intéressé qu'un Saxon à conserver la Haute-Silésie, tous deux restant citoyens du même et unique pays. Sous prétexte que la créance en serait meilleure, le traité a rendu les Allemands également solidaires de la dette. On les a solidarisés aussi dans la protestation. Silésie, Posnanie, Dantzig étaient des conquêtes de la Prusse qui n'intéressaient, il y a encore un demi-siècle, que les vrais Prussiens. La perte en est ressentie par un homme de Stuttgart ou de Munich, parce que l'homme de Stuttgart ou de Munich se dira : « Wurtembergeois ou Bavarois, je possède et je dois comme si j'étais Prussien. Notre actif est le même que notre passif. Tout ce qu'on prend à la Prusse on le prend à l'Allemagne. On me le prend. Ce que nous reprendrons, nous le reprendrons ensemble aussi. » Ils sont 60 millions à raisonner de la sorte, rivés à la même chaîne des réparations, mais qui s'apercevront mieux de leur force à mesure que le temps passera. Car le traité leur donne une obligation commune, un intérêt commun et un État commun, l'espoir à travers le désespoir.
Pendant plus d'une génération, les Allemands devront payer tribut aux Alliés. Ils devront payer le tribut principal aux Français qui sont un tiers de moins qu'eux : quarante millions de Français ont pour débiteurs soixante millions d'Allemands dont la dette ne peut être éteinte avant trente années, un demi-siècle peut-être. Des enfants qui ne sont pas encore nés, qui n'auront connu la guerre que par ouï-dire, par une légende dont le caractère se laisse déjà deviner (« nous n'avons pas été vaincus »), ces enfants seront arrivés à l'âge d'homme et, sur le produit de leur travail, il leur faudra encore prélever la part des réparations. Quelles garanties, quelles précautions eût appelées cette formidable créance! Au moins que ces millions de créatures ne fussent pas attachées au même boulet, avec un seul gouvernement, peut-être demain un seul chef, pour les dresser à briser leur chaîne.
Maintenant, regardez la carte de l'Europe nouvelle, si, au moment où ce livre tombera sous vos yeux, elle n'a pas été déchirée, bouleversée en plusieurs de ses parties. L'Allemagne est sérieusement rognée. Nous l'avons dit tout à l'heure, elle perd environ 100 000 kilomètres carrés, un cinquième de sa superficie. Mais où les perd-elle? A l'Est surtout, sur sa frontière polonaise. L'Alsace-Lorraine, Eupen et Malmédy, la zone nord du Slesvig : légères amputations auprès de celles que l'Empire subit de l'autre côté. Au jeune et faible État polonais, il a dû rendre la Posnanie. Il est sous la menace de lui restituer la Haute-Silésie. Et Dantzig forme la sortie du couloir qui sépare désormais la Prusse orientale de la Prusse occidentale, comme au dix-huitième siècle, comme au temps où le royaume de Frédéric n'était qu'un « royaume de lisières », que Voltaire raillait. Les Alliés n'ont pas dissocié, ils n'ont même pas fédéralisé l'Allemagne. Ils ont dit qu'on ne revenait pas sur l'évolution de l'histoire. Et ils y sont revenus sur un point. Quel point! Kœnigsberg, la ville de Kant, la ville où le premier roi de Prusse s'était lui-même couronné. L'État prussien du temps jadis, si faible, si mal conformé, « trois enclumes que frappaient trois marteaux », n'avait eu de cesse que Kœnigsberg fût soudé au reste du royaume, que le corridor polonais fût fermé. Et le traité de Versailles a rétabli l'îlot de la Prusse orientale en laissant subsister une grande Prusse-Allemagne! Nous examinerons, au chapitre suivant, les effets psychologiques et politiques de cette demi-mesure si gravement inconsidérée.
On ne peut donc pas dire que le traité ne démembre pas l'Allemagne. Il la démembre nettement à l'Est, à un point sensible, très loin de la prise des Alliés. Il la démembre au profit de la Pologne, trois fois moins peuplée qu'elle et plus de vingt fois moins forte si l'on tient compte des faiblesses intimes de l'État polonais et des périls qu'il court. Regardez encore cette carte si parlante. Accroupie au milieu de l'Europe comme un animal méchant, l'Allemagne n'a qu'une griffe à étendre pour réunir de nouveau l'îlot de Kœnigsberg. Dans ce signe, les prochains malheurs de la Pologne et de l'Europe sont inscrits.
A l'extrême rigueur, il pouvait être admis que, sur le flanc occidental, l'unité allemande, tenue en respect par la France, par la Belgique, et, au loin, par la garantie anglo-américaine, ne serait plus dangereuse ou que le danger serait faible, incertain, qu'il serait facile de le conjurer. Peut-être. L'expérience était pourtant bien dangereuse, car, à cette Allemagne, toujours apte à redevenir un puissant État, nous avons tant de charges, tant d'obligations à imposer qu'elle supportera impatiemment! Mais les auteurs de la paix ne paraissent pas avoir pensé que, sur l'autre versant, il n'y avait rien et que le gros poids allemand ferait basculer leur Europe dans ce trou. Pour que les petits États suscités ou ressuscités à l'Est de l'Allemagne pussent grandir, s'organiser, se développer, passer par les maladies et les crises de la croissance dans une sécurité relative, il ne fallait pas qu'une énorme Allemagne pesât sur eux. La politique des nationalités, encore plus que la politique d'équilibre, exigeait la dissociation de l'Allemagne. De petits États ne sont pas en sécurité auprès d'un seul resté grand.