Composé par des lecteurs de la Bible et pour des lecteurs de la Bible, le traité de Versailles l'a été aussi par des hommes d'affaires, ce qu'on appelle aujourd'hui des « techniciens ». Les dispositions qui se rapportent au commerce, aux douanes, aux tarifs de chemins de fer, à la navigation fluviale, etc., ont été l'objet d'un soin particulier. Des spécialistes de tous les pays alliés, qui avaient l'expérience de ces questions et qui, pendant la guerre, avaient médité sur les conditions à imposer à l'Allemagne quand elle serait vaincue, ont été consultés et invités à rédiger les clauses commerciales du traité. Il est entendu que, de notre temps, rien ne dépasse l'importance du commerce, et il y a là une « spécialité » qui, dans un âge scientifique, appelle la déférence des hommes d'État.

Il est probable en effet que les spécialistes savants et les dévoués experts de la Conférence ont introduit dans le traité de Versailles des clauses ingénieuses et harmonieusement combinées, de manière à rendre inoffensive la concurrence de l'Empire allemand. Il nous a été expliqué que ces clauses, en ce qui concerne particulièrement la France, ne se contentaient pas d'effacer celles du traité de Francfort, mais qu'elles donnaient à notre pays une telle supériorité et de tels avantages qu'il n'avait qu'à savoir et à vouloir en profiter pour que ses industriels et ses négociants eussent une position privilégiée dans le monde, tout étant prévu et arrangé, notamment, pour que la production de l'Allemagne fût leur servante au lieu d'être comme autrefois leur maîtresse.

Ces chapitres du traité de Versailles, sans aucun doute excellents, dureront et vaudront autant que ce traité lui-même. C'est ce qui était arrivé aux mêmes chapitres du traité de Francfort, si habilement conçus pour favoriser l'Allemagne. Et nous espérons aussi que la France aura l'organisation et l'esprit de suite nécessaires pour que ces articles du traité ne restent pas lettre morte. Ce que nous avons voulu montrer, c'est que ni la réflexion ni la « compétence » n'ont manqué à cette partie de la paix, alors que ses dispositions générales et essentielles, dont dépendent la solidité et le succès de toutes les autres, ont été arrêtées par des hommes qui ne se guidaient pas d'après l'expérience qui est la seule « technicité » de la politique, mais d'après quelques principes fort sommaires d'une philosophie oratoire. Le tracé des nouvelles frontières, par exemple, a été confié à des géographes et à des ethnographes tout à fait distingués, en qui il était permis d'avoir pleine confiance et qui n'auront certainement laissé passer dans l'exécution de leur tâche que des erreurs insignifiantes. Quant au plan selon lequel les États ont été distribués et modelés, il suffit de jeter les yeux sur la carte de l'Europe nouvelle pour s'apercevoir qu'il n'a pu être dirigé que par l'esprit de caprice et de contradiction ou bien au hasard des sympathies, quand ce n'était pas au hasard de discussions entre les Alliés. Tout le monde sait, par exemple, qu'après avoir déclaré qu'un État composite comme l'Autriche-Hongrie était indigne de vivre, le Conseil suprême s'est empressé de constituer, en Tchéco-Slovaquie, une Autriche nouvelle où se retrouvent six sur huit des nationalités dont se composait l'ancienne. Il n'y aura pas un seul poteau-frontière de l'État tchéco-slovaque qui ne soit planté selon les méthodes les plus rigoureusement scientifiques. Quant à savoir combien de temps ces bornes resteront à leur place et les chances qu'elles ont d'y rester, ce n'était pas l'affaire des géomètres-arpenteurs.

Ainsi les détails du traité sont un travail d'experts et de techniciens. L'ensemble, les grandes lignes sont de l'ouvrage d'amateurs. De là lui viennent deux de ses traits dominants : un caractère moral prononcé, car il est facile de mettre des lieux communs de moralité à la place du raisonnement politique qui exige un effort intellectuel et une préparation particulière. Ensuite un caractère « économique » non moins accusé et qui s'accorde avec le moralisme puritain. Cette alliance n'est pas une nouveauté. Ici, elle a eu pour effet de primer toute considération vraiment politique. Le célèbre Economist de Londres concluait, le 5 juillet 1919, une étude sur la valeur du traité de Versailles par ces mots : « L'Allemand n'est pas naturellement belliqueux. Or, il vient d'apprendre que la guerre n'est pas d'un bon profit. Les États nouveaux ont encore à apprendre cette leçon : c'est le rôle de la Société des Nations de le leur enseigner. »

Ces prodigieuses simplifications ne doivent pas surprendre. Le président Wilson ne réglait-il pas le sort du monde en quatorze points? M. Lloyd George ne prêche-t-il pas dans l'Église non-conformiste de son village gallois? Pour M. Clemenceau, la question d'Autriche ne se réduisait-elle pas à savoir que le comte Czernin avait menti? La Conférence de la paix a été un concile. Après qu'il eut été entendu, une fois pour toutes, qu'on ne reviendrait ni sur la liberté des mers, ni sur les colonies, ni sur les navires de l'Allemagne, les principaux négociateurs, forts de l'armée d'experts et de techniciens qui leur apportaient, sur des questions particulières, des mémoires et des solutions, édifièrent une nouvelle Europe. Et lorsque, du silence parfois coupé d'orages où le Conseil suprême s'était enfermé, sortit le plus important des traités, celui de Versailles, qui donnerait leur forme aux autres, voici le monstre que l'on vit.

*
* *

Une Allemagne diminuée d'environ 100 000 kilomètres carrés, mais, sur ce territoire réduit, réunissant encore soixante millions d'habitants, un tiers de plus que la France, subsistait au centre de l'Europe. L'œuvre de Bismarck et des Hohenzollern était respectée dans ce qu'elle avait d'essentiel. L'unité allemande n'était pas seulement maintenue, mais renforcée. Les Alliés avaient affirmé leur volonté de ne pas intervenir dans les affaires intérieures allemandes. Ils y étaient intervenus pourtant. Toutes les mesures qu'ils avaient prises avaient eu pour résultat de centraliser l'État fédéral allemand et de consolider les anciennes victoires de la Prusse. S'il y avait des aspirations à l'autonomie ou au fédéralisme parmi les populations allemandes, elles étaient étouffées. Le traité poussait, enfermait, parquait 60 millions d'hommes entre des frontières rétrécies. C'est « l'Allemagne d'autre part » au nom de laquelle deux ministres sont venus signer à Versailles le 28 juin 1919.

Du fond de la Galerie des Glaces, Müller et Bell, de noir habillés, avaient comparu devant les représentants de vingt-sept peuples réunis. Dans le même lieu, sous les mêmes peintures, quarante-huit ans plus tôt, l'Empire allemand avait été proclamé. Il y revenait pour s'entendre déclarer à la fois coupable et légitime, intangible et criminel. A sa condamnation, il gagnait d'être reconnu. Müller et Bell, obscurs délégués d'une Allemagne vaincue, pensaient-ils à ce que la défaite laissait survivre d'essentiel? Peut-être, pour beaucoup des assistants et des juges, était-ce une jouissance de voir le redoutable Empire de Guillaume II humilié dans la personne d'un intellectuel socialiste et d'un avoué de province. La voix brève de M. Clemenceau ajoutait à l'humiliation : « Il est bien entendu, Messieurs les délégués allemands, que tous les engagements que vous allez signer devront être tenus intégralement et loyalement ». Nous entendrons toujours ce verbe tranchant, et les deux Ia, indifférents et mous, qui sortirent de la bouche de Müller et de Bell, conduits comme des automates par le chef du protocole. Faible voix. Débile garantie. Qu'est-ce que Müller et Bell pouvaient engager? Le traité de Versailles mettait en mouvement des forces qui échappaient déjà à la volonté de ses auteurs.

Une paix trop douce pour ce qu'elle a de dur : dès qu'elle avait été connue, nous en avions donné cette définition. On verra qu'elle reste juste et qu'elle a résisté à l'expérience. Le traité enlève tout à l'Allemagne, sauf le principal, sauf la puissance politique, génératrice de toutes les autres. Il croit supprimer les moyens de nuire que l'Allemagne possédait en 1914. Il lui accorde le premier de ces moyens, celui qui doit lui permettre de reconstituer les autres, l'État, un État central, qui dispose des ressources et des forces de 60 millions d'êtres humains et qui sera au service de leurs passions.

Le traité laisse ces ressources et ces forces aux mains d'un seul gouvernement, que Müller et Bell représentaient avant-hier, sur lequel Hugo Stinnes pesait hier, dont la figure et le nom prochains nous sont inconnus, mais qui est toujours l'héritier de l'État prussien. Quant aux passions, passions nationales, passions humaines, instincts naturels et animaux du peuple allemand, le traité contient tout ce qu'il faut pour les surexciter.