Pendant la dernière année de la guerre, nous avions écrit un livre qui a paru très peu de semaines avant l'armistice du 11 novembre 1918 et qui était destiné à montrer, par des exemples encore tout frais et tout sanglants, par l'histoire de trois générations dont la troisième avait payé pour les deux autres, qu'il y a des moments où quelques idées maîtresses des esprits, quelques décisions prises sous l'influence de ces idées, quelques mots écrits dans les actes diplomatiques à la suite de ces décisions, entraînent pour de longues années des conséquences incalculables. « Il arrive souvent, disait encore Louis XIV, qu'on veut obscurcir le mérite des bonnes actions en s'imaginant que le monde se gouverne de lui-même, par certaines révolutions fortuites et naturelles, qu'il était impossible d'éviter : opinion que les esprits du commun reçoivent sans peine parce qu'elle flatte leur peu de lumière et leur paresse, leur permettant d'appeler leurs fautes du nom de malheur et l'industrie d'autrui du nom de bonne fortune. » Ainsi, du 11 novembre 1918 au 28 juin 1919, ce n'est pas le hasard qui a décidé. Ce n'est pas la force des choses. Ce sont des hommes, avec leur caractère et leurs idées. Mille autres combinaisons que celles qui ont été adoptées étaient possibles. On s'en est bien aperçu en cours de route puisque, par telle ou telle intervention, plusieurs dispositions des traités ont été changées soit en bien, soit en mal. Maintenant il n'y a plus qu'à attendre, et, s'il se peut, à prévenir et à corriger les effets. « On aura les conséquences », avait dit le sage d'Israël, rassasié de voir les dirigeants recommencer les mêmes fautes et les foules confier leur vie et leurs destins aux mêmes dirigeants. Les conséquences viennent toujours. Et nous les avons déjà.
CHAPITRE II
CARACTÈRES DE LA PAIX
Le 3 juillet 1919, M. Lloyd George priait la Chambre des Communes de ratifier le traité de Versailles. Et il exposait les raisons pour lesquelles le Parlement britannique devait approuver la paix. « Je demande à n'importe qui, disait-il, de montrer, pour ce qui est de l'une quelconque de ces conditions principales, un seul trait d'injustice ou une décision qu'une cour judiciaire parfaitement impartiale n'aurait pas prise exactement dans le même sens qu'a décidé le Conseil qui a siégé pendant six mois à Paris en examinant scrupuleusement toutes ces clauses. » Et le Parlement britannique ratifia.
Il n'y avait rien à reprocher à cette paix parce qu'elle était bonne au point de vue de la justice, et, par conséquent, aussi raisonnable que juste. D'autres traités avaient été des traités politiques. Celui-là était un traité moral. Il était moral que l'Allemagne fût désarmée et qu'elle perdît, en fait de territoires, ceux qu'elle avait pris à d'autres peuples non germaniques, et ceux-là seulement. Il était moral, au plus haut degré, que les responsables de la guerre fussent jugés, Guillaume II à leur tête : il est vrai, toutefois, qu'ils ne l'ont pas été. Il était moral que l'Allemagne fût privée de sa marine et de ses colonies. Elle ne les eût gardées que pour un mauvais usage : « C'eût été élargir le domaine de l'injustice dans le monde et offrir à l'Allemagne des occasions nouvelles de faire peut-être du mal dans l'avenir ». Enfin il était moral, deux fois moral, que l'Allemagne fût astreinte à payer, d'abord parce qu'elle avait à réparer les dommages causés à autrui, ensuite parce qu'il fallait que le peuple allemand comprît que la guerre est une mauvaise opération et qui ne rapporte rien. Ainsi cette paix, rendue comme un arrêt de justice, aurait encore l'avantage de moraliser le condamné. « J'espère, continuait M. Lloyd George, que l'Allemagne comprendra que sa défaite a fait son salut en la débarrassant du militarisme, des Junkers, des Hohenzollern. Elle a payé un prix élevé pour sa délivrance. Je crois qu'elle trouvera que cela en valait la peine. Quand elle le croira, alors l'Allemagne sera digne d'entrer dans la Société des Nations. »
Ce discours de M. Lloyd George a autant de clartés que d'ombres. Il passe assurément sous silence les bénéfices que la Grande-Bretagne a retirés de la victoire, et le principal, c'est qu'elle est soulagée d'une concurrence maritime redoutable. Apparemment, ces avantages étaient sentis par la masse des Anglais. Ils l'étaient assez pour qu'il fût inutile que le premier ministre insistât. En France, au contraire, M. Clemenceau et ses collaborateurs, afin d'obtenir l'adhésion du pays et la ratification des Chambres, ne se lassaient pas de compter nos gains : l'Alsace-Lorraine, nette de toute charge, rendue à la France, la propriété des mines de la Sarre, le Maroc libéré de ses hypothèques. Grande différence entre les Anglais et nous. Ce qui allait sans dire pour eux, tant leur bénéfice était évident et tangible, devait être démontré pour nous et tout le monde était loin d'être satisfait. Mais, entre l'Angleterre et la France, le contraste s'étendait plus loin. Sur la garantie de la paix par l'occupation de la rive gauche du Rhin, le gouvernement français et le gouvernement britannique présentaient deux thèses presque opposées : une occupation de quinze années, disaient nos négociateurs, et qui pourra être prolongée si l'Allemagne ne tient pas ses engagements ; une occupation qui paraîtra peut-être bien longue, disait M. Lloyd George, mais qui pourra être abrégée car, le moment venu, la question de l'occupation sera examinée de nouveau.
Ainsi M. Lloyd George avait peut-être besoin de plaider pour la paix qu'il rapportait à Londres. Mais c'était seulement le libéralisme puritain qu'il cherchait à convaincre. L'Angleterre était comblée d'avance. Elle l'était depuis l'armistice, depuis que les navires allemands reposaient en rades britanniques. L'Angleterre n'avait même plus besoin de penser aux bénéfices de la guerre. Elle les avait reçus tout de suite. Elle était en possession. Et elle goûtait sans scrupules et sans remords ce que lui donnait cette paix « juste », si juste qu'à travers le discours de M. Lloyd George, elle finissait par sembler immatérielle.
Elle l'est, en effet, dans toute la mesure où elle n'est pas une paix politique. Sans doute les auteurs d'un traité n'ont pas coutume de dire en public les raisons pour lesquelles ils ont pris tel parti plutôt que tel autre. Lorsqu'il s'agit de coalisés qui, une fois la victoire acquise, obéissent à des intérêts divers, cette dissimulation est plus naturelle encore. Le langage de l'idéalisme est commode et il était déjà venu aux lèvres des vainqueurs de 1815. Nous savons aujourd'hui quels avaient été les calculs, les soucis, les différends des Alliés de l'autre siècle. Déjà, nous sommes à peine moins renseignés sur la Conférence de Paris que sur le Congrès de Vienne. Les divulgations sont venues très vite. Qu'a-t-on révélé qui ne fût parfaitement clair? Le traité de Versailles parle plus haut que tout. Servis par un instinct puissant, par la tradition de l'Amirauté et du Foreign Office et par des circonstances favorables, des intérêts très clairs, les intérêts maritimes de la Grande-Bretagne, avaient été satisfaits tout de suite et sans discussion. Le reste ne s'était inspiré d'aucune conception d'ensemble. Et le reste, c'était la constitution d'une Europe nouvelle. Rien de moins. Au Conseil suprême, M. Clemenceau rappelait les droits et les sacrifices de la France. Il les rappelait avec énergie, mais une énergie un peu monotone parce qu'il appuyait toujours les décisions les plus sévères pour l'Allemagne sans rompre le cercle des idées où s'enfermaient ses deux interlocuteurs, idées auxquelles il croyait assez faiblement sans croire davantage à d'autres. Par là, il réussit seulement à donner à M. Lloyd George et au président Wilson l'impression que la France ressentait une « appréhension nerveuse » à la pensée qu'elle se retrouverait seule en face de l'Allemagne lorsque les Britanniques et les Américains seraient rentrés chez eux[1], et, pour calmer ses inquiétudes « légitimes », comme disait, d'un peu haut, le premier ministre anglais, Britanniques et Américains avaient promis de revenir en cas d'« agression non justifiée ». Telle fut la « garantie » ajoutée, à la dernière heure, au traité de Versailles.
[1] Même discours de M. Lloyd George sur la paix, 3 juillet 1919.
Prodigieuse puérilité d'hommes pourtant plus que mûrs. Ils supposaient donc que les choses recommenceraient telles qu'ils les avaient vues? Qu'il y aurait encore une dépêche d'Ems ou un assassinat d'archiduc et que l'Allemagne pourrait attaquer la France à visage découvert comme en 1870 et en 1914? Alors ils admettaient aussi qu'ils avaient laissé l'Europe dans le même état que le jour où la guerre avait éclaté. Il y avait là, peut-être, pour les négociateurs français, l'occasion de démontrer que la paix était imparfaite et d'introduire une autre conception du règlement européen. Le recours à la garantie — quel que soit le sort de la convention, quelle qu'en soit la valeur pratique — témoigne, de toute façon, contre une paix qui n'est pas reconnue capable de se soutenir par elle-même et qui a si peu changé la face du monde qu'il importe d'envisager l'hypothèse où la même guerre renaîtrait dans les mêmes conditions.
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