Mais, en 1919, l'unité allemande a survécu à la défaite, à la chute des Hohenzollern et au traité de Versailles. Non seulement les Alliés l'ont respectée, mais encore ils l'ont consacrée de leur sceau, ils lui ont donné la base juridique internationale qui lui manquait depuis 1871. Les constituants de Weimar se sont chargés du reste. Ils ont resserré l'unité nationale. L'empire de Guillaume II était, malgré tout, une fédération d'États. L'Empire républicain s'est centralisé et ne connaît que des « pays ». Cette Allemagne plus unie que celle d'hier, c'est encore par la guerre, malheureuse cette fois, qu'elle a réalisé sa fusion. Et ce nouveau déterminisme, celui de la défaite, pèse sur elle et sur l'avenir des relations franco-allemandes exactement comme le déterminisme de sa victoire après 1871.
A la tribune du Palais-Bourbon, pendant la discussion du traité de paix, nous avons entendu s'exprimer la pensée de Michelet, de Napoléon III et de Jaurès. On nous a dit que l'Allemagne, délivrée de ses Hohenzollern, convertie à la démocratie et au libéralisme, pouvait et devait être encore une grande Allemagne, que son unité était nécessaire, qu'elle serait bienfaisante, et que cette Allemagne nouvelle, purifiée, amputée, pour son bien, de tout ce qui n'était pas allemand, vivrait en fraternité avec les peuples ses voisins. C'est la pure doctrine des nationalités, au regard de laquelle la nationalité allemande a autant de droits que les autres et doit, avec les autres et comme les autres, former la grande fédération humaine.
Après un sommeil de cinquante années, le principe des nationalités, inscrit sur les étendards des Alliés, a été appliqué avec toute la rigueur dont étaient capables les réalités humaines et l'esprit théorique des principaux négociateurs. Mais, comme en 1866 et en 1870, le principe des nationalités n'a pu jouer sans subir les nécessités et la pression de la politique, de la guerre et de l'histoire. Comme alors, il s'est résolu par des contradictions. Il a laissé des déceptions et des rancunes. Cela est vrai de quelques-uns des pays alliés. A quel point ne l'est-ce pas plus encore de l'Allemagne! On dirait qu'un sort est jeté sur l'unité allemande pour la rendre incompatible avec la réconciliation de l'Europe.
Si l'unité allemande telle qu'elle était sortie des victoires de 1866 et de 1870 n'a pu être un gage de fraternité et de paix, l'unité allemande, telle qu'elle sort de la défaite, ne promet pas mieux. Encore une fois, les antécédents l'auront voulu. Nous admettons, pour la commodité de l'exposition, que l'Allemagne restera républicaine et qu'elle sera une démocratie selon le mode et la conception des nations occidentales. Cette Allemagne démocratique, elle a à payer aux Alliés les frais de la guerre, à réparer les dommages immenses dont elle s'est rendue responsable. Pouvait-on l'en dispenser? Non, sous peine de ruine pour les peuples victimes de son agression. A tous les points de vue, l'impunité eût été impossible. Elle eût été un scandale, une prime à l'immoralité politique, un encouragement à recommencer. Il résulte de là que soixante millions d'Allemands[4] formant un seul État, ayant derrière eux un grand passé, sont condamnés à payer une redevance dont le règlement s'étendra sur deux générations au moins. Juste et même insuffisante pour nous, cette redevance est ressentie comme exorbitante et inique par l'Allemagne. A mesure que s'éloigneront les souvenirs de la guerre et l'impression de la défaite, la force de ce sentiment croîtra. Nul n'y peut rien. Une autre fatalité l'a voulu. Insensés seraient les Français qui compteraient sur l'amitié du peuple allemand devenu leur débiteur, qui compteraient même, chez le vaincu, sans le désir naturel de déchirer un traité qui l'obligera à travailler trente ou cinquante ans pour acquitter sa dette. Il faudrait, pour le contenter, qu'elle fût réduite à zéro. Alors c'est nous qui souffririons, qui serions ruinés, qui prendrions la place des vaincus. Et l'Allemagne, disposant de ses ressources, en profiterait pour annuler les autres clauses du traité. C'est un cercle vicieux.
[4] « Douze à quinze de trop pour le territoire », disait Arthur Heichen dans la Neue Zeit du 3 octobre : quelques mots qui ouvrent d'étranges horizons.
A ces soixante millions d'hommes, citoyens d'un même pays, il n'a pas fallu seulement imposer le tribut. Il a fallu encore prendre contre eux des précautions légitimes et indispensables. Il a fallu fixer le nombre de soldats et de canons qu'ils auraient le droit de conserver et, par conséquent, limiter le droit de souveraineté de l'État allemand. Ce n'est pas tout. Des frontières nouvelles ont été dessinées, et ces frontières, auxquelles l'Allemagne se résignerait peut-être à l'Ouest, ce serait miracle qu'elle consentît bien longtemps à les regarder comme définitives du côté de l'Est. Là, ses conquêtes sur la Pologne lui ont été reprises, et la Prusse, qui conserve ailleurs l'assiette territoriale que Bismarck lui avait donnée en 1866, est ramenée au point où elle se trouvait avant Frédéric II. Kœnigsberg, comme au dix-huitième siècle, est séparé de Berlin. C'est sur son flanc oriental que l'Allemagne a dû restituer le plus de ses biens mal acquis et c'est là qu'elle est encore la plus forte, en face de pays jeunes et à peine formés, à l'endroit où les grandes nations occidentales n'ont pas sur elle de prise directe. La vieille Prusse est coupée en deux, comme au temps où l'Empire germanique était au régime de la Kleinstaaterei, du particularisme et des petits États. Même alors, la Prusse n'avait eu de cesse que ses deux tronçons fussent réunis. Aujourd'hui, la Kleinstaaterei n'existe plus, et ce n'est plus seulement l'État prussien, c'est toute l'Allemagne, concentrée dans ses autres parties, qui aspirera naturellement à rétablir la soudure entre les deux Prusses. Par là un appel est lancé à l'avenir, aurait dit Frédéric. C'est, à notre sens, un des plus gros vices de la paix. Pour ressusciter la Pologne, il fallait tailler à même l'Allemagne. Mais, pour que la Pologne, et par conséquent tout l'édifice européen construit par la Conférence, fût en sécurité, il n'aurait pas fallu que l'opération fût tentée sur une nation allemande ni sur un État allemand. Imaginons un instant que la France ait été vaincue et que, pour des raisons quelconques, le vainqueur ait jugé bon de donner à l'Espagne un couloir aboutissant à Bordeaux en nous laissant le département des Basses-Pyrénées et Bayonne. Combien de temps la France, restée par ailleurs une nation et un État, subirait-elle cette amputation? Juste autant que le vainqueur l'obligerait à la subir et que l'Espagne serait capable de défendre son couloir. Il ne pourra pas en être autrement du couloir de Dantzig et de la Prusse orientale.
Il en est de même en ce qui concerne l'Autriche. La logique du principe des nationalités eût voulu que les provinces autrichiennes de langue allemande, les provinces autrichiennes proprement dites, fissent retour à la grande Germanie. N'étaient-elles pas représentées en 1848 au Parlement de Francfort? La réunion n'était-elle pas inscrite au plus ancien programme du libéralisme allemand? L'évolution particulière de l'Autriche, hors des cadres de l'Empire restauré en 1871, avait tenu à une question dynastique. La maison de Habsbourg étant tombée comme celle de Hohenzollern, l'Allemagne étant devenue une nationalité libre, la réunion, l'Anschluss ne trouvait plus d'obstacles politiques et s'imposait aux esprits. Cependant les Alliés ne pouvaient ni ne devaient y consentir. Admettre que l'Allemagne annexât l'Autriche, même par une « conquête morale », c'eût été encore lui reconnaître le droit de conquête. C'eût été la compenser territorialement de ce qu'elle perdait ailleurs, la favoriser au jeu de qui perd gagne, réaliser, au nom des principes de Wilson, le Mitteleuropa conçu par les pangermanistes. La réunion est et reste prohibée. Mais, comme pour la Pologne, la contradiction surgit avec les mêmes caractères. Elle réside dans les faits et dans les conséquences encore plus que dans les idées. Cette Allemagne à qui il est défendu, justement défendu, pour des raisons d'intérêt européen, de compléter son unité par l'Anschluss, elle garde d'autre part cette unité, inachevée à ses yeux. Elle reste un centre d'attraction puissant pour la petite République de Vienne. L'accessoire est séparé du principal. Et l'accessoire est sans défense, réduit à une vie misérable et précaire. L'Empire austro-hongrois était encore assez vigoureux pour tenir une dizaine de millions d'Allemands en dehors de la communauté germanique. A portée de sa main, l'Allemagne a désormais ces millions de frères pauvres et nus, réduits à une situation politique et géographique paradoxale. Là encore, pour 60 millions d'Allemands, la tentation est trop forte. L'appel à l'avenir est trop évident. Ils ne nous le diraient pas qu'il serait encore certain qu'à leurs yeux, ces frontières du Sud comme celles de l'Est sont provisoires. De même que la Pologne affranchie, de même qu'un État tchéco-slovaque bourré d'Allemands, l'Autriche indépendante, pour durer sans péril, supposait en Allemagne des États allemands indépendants.
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Telles sont les conditions dans lesquelles l'Europe fait, pour la seconde fois depuis 1871, l'expérience de l'unité allemande. Au point de vue de la politique et de la psychologie, ces conditions sont mauvaises.
A moins d'un acte de foi (qui ne peut se donner rationnellement) dans l'influence bienfaisante de la démocratie, à moins de croire sans examen que l'Allemagne nouvelle, touchée de la grâce, se convertira à l'idée qu'elle est une grande coupable, une grande pécheresse, qu'elle a mérité son sort et qu'elle expie justement, à moins, pour tout dire, qu'un coup de baguette magique ait changé non seulement la nature allemande, mais la nature humaine et la nature des choses, à moins de cela, toutes les vraisemblances (et le devoir de la politique est d'en tenir compte) sont pour que l'Allemagne ressente et ressente de plus en plus comme insupportable le traité du 28 juin. Toutes les vraisemblances sont pour qu'elle prenne à tâche de s'en délivrer et de le détruire, avec les moyens qui peuvent rester à un peuple de 60 millions d'hommes pour briser ses chaînes. Il suffit de se souvenir des sentiments qu'avaient inspirés en France les traités de 1815 et qui ont gouverné notre politique intérieure et extérieure depuis la chute de Napoléon Ier jusqu'à l'avènement de Napoléon III.