L'Allemagne actuelle pourrait ne pas protester contre le traité de Versailles, en exécuter les clauses avec bonne volonté et d'un cœur contrit que notre avis resterait le même. Cette bonne volonté, cette contrition n'existent pas. Peu importe. Peu importent également les protestations que le gouvernement de Berlin et l'opinion publique ont multipliées contre la paix. Peu importe encore que ces protestations aient été sincères ou qu'elles aient été de circonstance. Un peuple vaincu a plus de vingt-quatre heures pour maudire ses juges. Ce que nous examinons, et la seule chose, en vérité, que la politique doive retenir, c'est une situation prise en elle-même. C'est un problème de forces et de mécanique.

Les forces ne sont pas ajustées de telle manière que les conditions nécessaires à une pacification profonde soient remplies. Celles d'une conciliation entre la France et l'Allemagne ne le sont pas non plus. Les Français ne peuvent pas renoncer à leur créance. Les Allemands jugent le tribut exorbitant et n'en reconnaissent pas le bien-fondé. Où peut être le terrain d'entente? Il est en outre extrêmement peu croyable que l'Allemagne accepte comme définitives les frontières qui lui ont été fixées à l'Est et au Sud. Comment, du côté français, se reposer sur la confiance que les compétitions politiques sont finies?

L'obstacle à la naissance de rapports amicaux entre les deux peuples ne tient pas tant aux cruels souvenirs et aux ressentiments de la guerre qu'aux dispositions du traité de paix. Le Français n'est pas vindicatif. Il est éminemment sociable. C'est même un des traits de son caractère d'aimer à être aimé et d'être douloureusement surpris quand il s'aperçoit qu'il ne l'est pas. Pendant de très longues années, aux temps anciens, les Français et un grand nombre d'Allemands ont vécu, comme nous l'avons rappelé plus haut, dans une cordialité et une amitié complètes, au point qu'ils combattaient souvent ensemble sous les mêmes drapeaux. Le nom du maréchal de Saxe, célèbre par l'histoire et la littérature, illustre cette époque. Il n'y a donc pas incompatibilité d'humeur, hostilité de principe entre Français et Allemands. Pour qu'ils vivent en bon voisinage, il suffit (mais il faut) que les conditions politiques nécessaires à cette compénétration aient recommencé à exister.

Malheureusement, elles n'existent pas. Par quel endroit veut-on que la France prenne le bloc allemand? L'influence morale de l'étranger glisse fatalement sur un peuple nombreux, uni par un lien national solide. Un Kurt Eisner, un Dorten se sont montrés accessibles à des sentiments de sympathie à notre égard. Ils ont été dénoncés comme des traîtres à la patrie allemande. Kurt Eisner a même été assassiné. Dorten a failli l'être. Ce n'est pas ce qui encouragera les autres.

Alors, que nous reste-t-il à faire? Ce que nous faisons : prendre nos précautions, nous tenir sur nos gardes, nous souvenir de nous méfier. Par une injustice monstrueuse, on reproche à la France cet état d'esprit. Il est créé et légitimé par les conditions de la paix. Ceux qui accusent la France de « militarisme » oublient que, depuis deux ou trois générations, nous subissons le harnois militaire, que nous ne l'avons jamais désiré et qu'une mauvaise organisation de l'Europe nous l'impose encore. Aucun homme raisonnable n'a jamais conçu comme une chose bonne et souhaitable que les Français et les Allemands dussent, dans la suite des siècles, continuer à se regarder comme chien et chat. Mais il en sera ainsi tant que les circonstances propices à une conciliation n'auront pas apparu. Et ces circonstances ne peuvent pas se trouver tant que l'Empire allemand demeure tel qu'il est. La France et l'Allemagne restent condamnées à l'antagonisme. Ce n'est pas une question morale. C'est une question politique. Exactement comme le traité de Francfort, le traité de Versailles l'a posée.

CHAPITRE V
ILS IGNORERONT

Ici, demandons une pause au milieu des déductions, un moment pour méditer sur les destins. Notre sort est engagé pour plusieurs générations. De nouvelles tribulations commencent. Combien l'ont vu? Combien s'en doutent? Pourquoi ces choses et non d'autres? A des sommes prodigieuses de dévouement et de sacrifice répondent des abîmes d'ignorance. Grand est le nombre des hommes qui subissent, qui vivent, souffrent et meurent sans avoir interrogé. Petit le nombre de ceux qui cherchent à déchiffrer les causes pour lesquelles ils payent jusque dans leur chair.

Par Macbeth mourant, Shakespeare adresse au monde son adieu et son mépris : « Une fable contée par un fou, avec un grand fracas de mots et de gestes, et qui ne signifie rien ». Voltaire a vu les hommes s'agiter. Il a écrit les annales de dix peuples. Il désespère d'expliquer. Il refuse d'encourager les politiques et les historiens : « Le gros du genre humain a été et sera toujours imbécile ; les plus insensés sont ceux qui ont voulu trouver un sens à ces fables absurdes et mettre de la raison dans la folie ». Shakespeare et Voltaire se rencontrent dans le dédain et dans la pitié. Rien n'instruit et rien n'améliore. L'expérience des pères est perdue pour les enfants. L'humanité tourne dans un cercle de douleurs. Devant ce vain théâtre, qui recommence sans cesse, les prophètes d'Israël s'étaient voilé la face : les peuples travaillent pour le néant, s'exténuent au profit du feu.

Il faut se délecter dans ce pessimisme ou en secouer la lourde chape. On peut conclure à l'indifférence, à l'inutilité de tout. C'est bien si, pour son compte, on est résolu à endurer les suites de la sottise en se consolant de ce qu'il souffre par l'âcre plaisir que procure le spectacle de l'universelle insanité. Mais le moins forcené, le plus désabusé des juifs l'avait déjà dit : nous aurons les conséquences. Et nous les aurons tous. Elles viendront chercher l'ironiste et le philosophe. On ne sépare pas son sort de celui des nations. Ou bien on ne l'en sépare qu'à la condition de renoncer à soi-même pour se moquer du genre humain.

Un jour, chez nous, la guerre a requis l'homme penché sur la glèbe, le bourgeois économe et prudent, le spéculatif désintéressé et la grande masse de ceux qui pensent qu'après tout, en tout temps et sous n'importe quel régime, on fait fortune et on organise librement sa vie. L'existence du plus grand nombre était fondée sur des calculs qui supposaient une longue stabilité. Ceux qui prédisaient des catastrophes n'avaient pas d'auditoire ou ne rencontraient que des incrédules. Encore personne n'eût osé annoncer la moitié de ce que nous avons vu. L'homme extraordinairement perspicace qui eût seulement approché la réalité eût passé pour un fou. Il était admis que chacun dispose de soi-même et que les peuples sont les maîtres de leurs destinées : cent causes ont disposé d'eux, causes lointaines, obscures, inaccessibles à la foule, si multiples, si mêlées qu'elles ressemblent à ce qu'on appelle, faute de mieux, le hasard. Cent causes, qui échappent de même à la foule, sont toutes prêtes à en disposer encore.