Après cet immense bouleversement, une seule chose reste intacte : le tête-à-tête du peuple français et du peuple allemand. Les rôles sont renversés. Le vainqueur est devenu le vaincu. La revanche n'est plus à prendre du même côté. Mais, cette fois, le vaincu aura des raisons de la prendre que nous n'avions pas. Il aura des occasions que nous n'avons pas eues. Soixante millions d'Allemands sont devenus nos tributaires dans une Europe où, depuis 1914, la guerre n'a pas cessé et ne s'éteint sur un point que pour se rallumer sur un point différent. La paix est montée comme une mécanique homicide. Et la même question obsède l'esprit. Pourquoi ces choses et non d'autres? Pourquoi cette paix et non une autre paix?
En 1917, la fin, une meilleure fin, eût été possible. Quiconque avait le sens de la politique songeait à la dislocation de la coalition ennemie. Le roi d'Espagne ne se bornait pas à la conseiller. Il s'offrait pour l'entreprendre. Incapacité, frivolité, inexpérience, préjugé : il y eut de tout. Le fil tendu ne fut pas saisi. La vie de milliers de Français tués depuis cette date et l'avenir de ceux qui restent ont tenu à une maladresse qui ne peut plus être réparée.
Enfin l'ennemi s'agenouille. Des heures, des jours au plus sont donnés aux vainqueurs pour profiter de la victoire. Hésitations, incertitudes. L'armée allemande, avec ses armes, repasse le Rhin. Tandis que la foule insouciante se réjouit, pousse un grand « ouf », soulagée du poids de la guerre, des moments uniques s'enfuient sans retour.
Et plus tard encore, il arriva une chose fantastique. Quelques hommes s'étaient réunis pour établir la paix. Leur pouvoir était immense, tel qu'on n'en avait jamais vu. Ils disposaient de l'humanité. Ils créaient à leur gré ou renversaient des États. Et le plus puissant de ces hommes pareils à des dieux, celui qui était obéi parce qu'il semblait parler au nom de cent millions d'individus, il était, à ce moment même, désavoué par son Sénat souverain. Et non seulement son autorité était factice, mais peut-être déjà ne gouvernait-il plus tout à fait son esprit. Rentré dans sa capitale, le dictateur s'abattit. On craignit pour sa raison. « Est-ce là cet homme qui ébranla la terre, qui fit tomber les empires? » Six mois plus tôt, cette hémiplégie eût changé la physionomie et l'avenir du monde. Cette prodigieuse histoire se trouve mêlée à notre histoire nationale. Il n'y a rien d'aussi cruel dans Candide et dans Gulliver.
Le Français qui ne verrait que la dérision de ces choses n'aurait ni enfants, ni frères, ni amis. Toutes ses fibres seraient séchées. Déjà, en 1914, un nihiliste excité par la volupté des ruines, ou encore un émigré stérile et méchant, auraient pu goûter le comique nocturne de la nouvelle invasion, cette morale de la fable s'exerçant, pour la cinquième fois en trois âges d'homme, aux dépens de la démocratie. Et aujourd'hui encore, la démocratie est retombée dans ses anciennes erreurs, dans ses vieilles illusions. Quelles tentations pour l'ironie! Mais il faudrait que le persifleur lui-même ne fût exposé à souffrir de l'événement ni dans sa personne ni dans ses intérêts. De nos jours, l'Ecclésiaste serait dans le cas d'être mobilisé jusqu'à cinquante ans : il y perdrait de sa sérénité d'esprit. Quant à Voltaire, il retiendrait sa plume pour ne pas être accusé d'insulter au malheur public.
Un jour, peut-être, l'heure de la raillerie transcendante viendra, si les hommes retrouvent le loisir et l'humeur de railler. Tant d'espérances fauchées, de sacrifices à demi perdus, d'efforts à recommencer arracheraient plutôt des larmes à un grand poète patriote, à un Virgile si nous en avions un. A plus tard les lamentations, comme l'ironie qui sort de ces immenses gaspillages. Il faudra bien reprendre ce qui n'est pas achevé. Les chirurgiens de Versailles ont recousu le ventre de l'Europe sans avoir vidé l'abcès. Alors la France doit regarder en elle et autour d'elle. Après cette guerre et après cette paix, voilà les dangers dont elle reste entourée, ce qu'elle a encore à faire pour que sa victoire ne s'envole pas et pour qu'elle en garde autre chose que le rayon et le parfum. Dans cette vaste confusion, quelle politique peut-elle suivre? Quelles sont ses ressources et ses chances? La masse allemande jette encore son ombre sur nous. Au delà, dans la zone d'une confusion barbare ou presque barbare, qu'allons-nous trouver?
CHAPITRE VI
LE JEU DE TRENTE-DEUX CARTES
Ainsi, entre la France et l'Allemagne, notre victoire a renversé les situations sans que le dialogue tragique ait cessé. Et le tour que prendra ce dialogue déjà violent sera soumis à toutes les circonstances internes et externes. Comme avant 1914, ce qui se passera au dedans et au dehors des deux États agira sur leurs relations, qui resteront l'élément essentiel de la politique continentale et par rapport auxquelles s'ordonneront encore alliances, intérêts, rivalités et conflits. Une grande Allemagne seulement blessée, attachée par des liens qui sont fragiles et qu'elle supportera plus mal d'année en année, une grande Allemagne toujours poussée à nuire au pays qui, après avoir été pendant la guerre son principal ennemi, est devenu son créancier principal : voilà ce qui dominera, et de très haut, toute l'Europe.
Quelle Europe? Sans doute la carte et la physionomie du vieux monde ont été renouvelées au point d'en être méconnaissables en quelques parties. Mais où ont eu lieu les plus sérieuses transformations? Sur les points où la France a toujours dû chercher un contrepoids à la puissance germanique. Par définition, un contrepoids ne s'obtient pas du même côté que soi. Nous sommes conduits à le chercher de l'autre côté de l'Allemagne. Pendant la guerre, la coalition occidentale, toute formidable qu'elle était, n'a pu refouler l'invasion allemande qu'après de très longs efforts, et, en 1914, sans la diversion russe, il est probable que la digue de l'Ouest eût été emportée. Or, il sera prudent de considérer que l'Angleterre, placée en marge du monde européen et au fléau de la balance, conçoit l'équilibre moins absolument que nous et non pas seulement par rapport à l'Allemagne. Nous ne pourrons pas compter sur une alliance positive et formelle, qui lui répugnait déjà avant 1914 et dont la raison d'être ne lui apparaît plus depuis que les forces navales et maritimes allemandes sont brisées. D'ailleurs, l'expérience de la guerre a montré la médiocrité des moyens militaires que le Royaume-Uni peut mettre en œuvre pour résister à un premier choc. La combinaison franco-belge est la seule sur laquelle nous puissions, à l'Ouest, nous reposer avec certitude. La France et la Belgique ne se suffiront pas encore. Une combinaison anglo-franco-belge elle-même aurait besoin d'un renfort à l'Est. C'est d'ailleurs dans cette pensée que le roi Edouard VII, après avoir rapproché l'Angleterre de la France, avait encore opéré un rapprochement anglo-russe, quoi qu'il en coûtât aux Anglais de mettre leurs mains dans la main de la Russie. Ce travail diplomatique, qui paraissait devoir réussir de lui-même, avait exigé beaucoup de soins et de peines. Et la situation de l'Europe était simple et claire auprès de ce qu'elle est aujourd'hui. Pour trouver le concours sérieux, efficace, de peuples capables de prendre l'Allemagne à revers, nous aurons plus d'une expérience à faire. Et d'abord où nous adresser? Qui voudra être le contrepoids? Quel sera le contrepoids sérieux?
A cet égard, on peut dire que notre politique, au cours des âges, a épuisé la série des combinaisons possibles sans oublier la meilleure de toutes qui consistait à avoir, en Allemagne même, des auxiliaires contre la Maison d'Autriche ou contre l'État prussien : cette solution idéale est exclue par le maintien de l'unité allemande. Pour plus de garantie, en dehors de ces précieuses alliances germaniques, la France a eu tour à tour l'alliance des royaumes Scandinaves (durant la guerre de Trente ans), l'alliance polonaise, l'alliance autrichienne, l'alliance russe. Enfin, en 1916, et pour la première fois, nous avons porté les yeux encore plus loin, et sollicité la Roumanie. Chacune de ces alliances, dont plusieurs se sont répétées à de longs intervalles, a eu son histoire. Aucune n'a été éternelle. C'est qu'elles répondaient à un certain état de l'Europe et qu'elles n'ont pas tenu seulement à notre volonté et à notre habileté diplomatiques, encore moins à l'affection désintéressée que ces pays pouvaient avoir pour nous, mais à leur position et à leur politique, l'une et l'autre changeantes, soumises aux circonstances et à l'opportunité.