Faisons, d'après la carte actuelle, le tour des éléments anciens et nouveaux susceptibles d'être rassemblés. Pour les États Scandinaves, la période de l'activité politique et militaire est close depuis longtemps. Il n'est pas impossible qu'elle renaisse par suite des modifications qui se sont produites dans les régions dites baltiques. Les signes de ce renouveau d'activité ne paraissent pas. Neutres pendant la guerre et ligués pour leur neutralité, les États Scandinaves ont montré par leur adhésion prudente et conditionnelle au pacte de la Société des nations qu'ils entendaient se tenir à l'écart des conflits européens. Le Danemark lui-même, qui avait de sérieux griefs contre la Prusse, s'est gardé, jusqu'à la dernière minute, de la provoquer. En guise de réparations pour la violence de 1864, il se contente d'une seule zone du Slesvig pour laquelle il a même payé une indemnité afin d'être en règle avec l'Empire voisin, encore trop puissant pour lui et qu'il continue de redouter. Le mot d'ordre Scandinave est la réserve et la prudence. Ainsi, pour le moment, et sans doute pour longtemps, rien au Nord. Passons à l'Est.

Au dix-huitième siècle, l'attelage de l'alliance polonaise et de l'alliance autrichienne a été le casse-tête de la diplomatie française qui se trouvait à chaque instant sollicitée de sacrifier l'une à l'autre. De là est venu le fameux « secret du roi ». On a été, on est encore sévère pour la politique extérieure et le « secret » de Louis XV. On se rendra mieux compte, d'ici peu d'années, que l'alliance polonaise, dont la faiblesse a été montrée par l'alerte de 1920, doit entraîner des complications très semblables, sinon pires. Nous verrons si la France contemporaine s'en tire mieux.

Tout indique le sens de ces complications. Elles ne peuvent manquer de se produire du côté de la Russie. Depuis qu'il y a une Russie, l'alliance franco-russe a été tentée ou nouée dix fois, tant elle paraissait naturelle à notre besoin de contrepoids oriental, tant la Russie nous paraissait créée pour répondre à ce besoin. C'est au point qu'on a voulu voir dans l'alliance franco-russe comme une harmonie préétablie. Pourtant, chaque fois qu'elle est entrée en pratique contre l'Allemagne, cette alliance s'est terminée par une défection du côté de la Russie. Si grave qu'ait été la trahison de 1917, si dures qu'aient été pour la France et la paix séparée et l'infidélité de Brest-Litovsk, où les bolchévicks ont renouvelé en somme le coup de Pierre III, il faut reconnaître que, si le concours militaire de la Russie avait été, pendant la phase de la collaboration, inférieur aux illusions qui étaient nourries chez nous, il avait été extrêmement utile. Ainsi a été démontrée, pour la sécurité de l'Occident, la nécessité d'une forte diversion à l'est. L'alliance russe a rendu des services incontestables. Avons-nous le droit d'espérer que cette alliance renaîtra? Si la diplomatie française persiste à compter sur le retour d'une Russie loyale, libérale par surcroît, attachée à nous par la sympathie, la gratitude, les liens d'une amitié populaire, encore plus fidèle et constante que n'avait été la Russie de Nicolas II, si l'on comptait sur une Russie qui n'aurait même plus de Stürmers, il est probable que la France se ménagerait une autre sorte de déboires. Nul ne sait ce qui sortira de la République des Soviets, ni ce qui lui succédera. Nul ne sait si elle sera renversée violemment ou si elle se transformera en évoluant. Nul ne sait non plus si la Russie ne passera pas par une anarchie d'une autre sorte, par un autre « temps des troubles ». Mais, en toute hypothèse, il n'est guère concevable que le régime communiste, après avoir obéi, dans sa politique extérieure, à quelques-unes des lois historiques de la Russie, n'engage pas lui-même la suite de l'avenir. Si peu « démocratique », au sens où le prennent les Occidentaux, que soit le gouvernement de Lénine, il est difficile de penser que l'autocratie bolchevik ait mû contre leur gré cent millions de Russes plus facilement que ne les mouvait l'autocratie tsariste. Au cas où l'on verrait l'armée rouge refuser de continuer la lutte contre la Pologne et les « agents de l'Entente » comme l'armée russe de 1917 a refusé de continuer la guerre contre l'Allemagne, bien des espoirs seraient permis. S'il en est autrement, on sera conduit à penser que la guerre contre la Pologne et les associés de la France a été plus populaire que la guerre contre l'Allemagne et que si Lénine a réussi là où s'était brisé le tsar, c'est peut-être que la politique extérieure de l'un répondait mieux que celle de l'autre aux aspirations, même inconscientes, des masses russes. Dans cette incertitude, nous serons réduits longtemps aux tâtonnements vis-à-vis de la Russie et la confiance gratuite que nous mettrions dans une Russie meilleure risquerait d'être trompée. Il serait au moins téméraire de compter sur son alliance prochaine et de sacrifier quoi que ce fût d'assuré à l'espoir de cette alliance. L'expectative et la méfiance seront plus saines et, vis-à-vis de la Russie, la politique la plus sage consistera probablement à tenter de la neutraliser dans la mesure du possible.

Reste la Roumanie, le dernier en date des Alliés que nous ayons trouvés pour la guerre. Son exemple est instructif. Il s'agissait d'un État organisé par cinquante ans d'un règne paisible et qui occupait un rang très honorable en Europe. Par ses ressources, sa civilisation, son administration, ses finances, il était nettement supérieur à la moyenne des petits États. Cependant, abandonné par les Russes, il a subi le même sort que la Serbie et son rôle militaire a été terminé en peu de temps. Il ne peut pas y avoir de cas meilleur ni plus favorable d'alliance avec un peuple dont la population et les forces sont limitées. Les services que ces sortes d'alliances peuvent nous rendre en cas de conflit avec une grande puissance continentale sont aussi jugés par ce cas-là. On ne doit pas négliger non plus le fait qu'en reprenant la Bessarabie, les Roumains savent qu'ils encourent l'antagonisme des Russes. Il y aura du moins de la méfiance entre eux. Sur ce point encore, quelle difficulté d'accorder les peuples comme nous voudrions qu'ils fussent accordés!

*
* *

Résumons encore ce bref exposé. Plus d'Autriche-Hongrie. Une Russie pour le moment barbare et hostile et dont l'avenir est inquiétant. Entre cette Russie et l'Allemagne, et depuis les bords de la Baltique jusqu'à ceux de la mer Noire, un éparpillement de nations dont la plus nombreuse, la nation polonaise, est prise entre deux feux. Il n'existe plus sur le continent européen de grande puissance pour nous aider à établir un équilibre que la présence de la masse germanique rend nécessaire. Et cette masse est la seule qui soit homogène et organisée au milieu d'une vaste décomposition : voilà ce qu'il est impossible de perdre de vue.

La statistique nous apprend que l'Europe de 1914 comptait vingt-six États. Il y en a, dans l'Europe de 1920, au moins trente-deux, chiffre qui n'est pas encore définitif, car il subsiste des incertitudes au sujet de quelques-uns, sans parler, bien entendu, de la fragilité de quelques autres dont l'existence pourrait être brève. Ces nouveaux États se sont détachés ou ils ont été détachés de l'empire russe et de l'empire austro-hongrois. Ce sont, du nord au sud, la Finlande, l'Estonie, la Lettonie, la Lituanie, la Pologne, la Tchéco-Slovaquie. Entre l'Autriche et la Hongrie, il n'y a plus de lien et chacune compte pour une unité.

Tous ces États offrent un trait commun : ils sont dépourvus de frontières naturelles. Leurs limites sont à peu près, et tant bien que mal, celles de la nationalité dont ils portent le nom. Encore convient-il de faire de nombreuses réserves. La nationalité polonaise est diffuse, et, surtout à l'est, du côté de la Russie, il est extrêmement difficile de discerner où elle s'arrête. La Tchéco-Slovaquie, comme nous l'avons déjà indiqué, est presque aussi bigarrée que l'ancien empire des Habsbourg, et l'élément national, l'élément tchèque proprement dit, ne domine pas autant qu'il faudrait. La Hongrie, à l'opposé, se plaint de n'avoir pas son compte de Hongrois et annonce un « irrédentisme ». Quant à l'Autriche, sur le papier c'est un État, mais ce n'est plus que le résidu d'un État, auquel manquent les conditions non seulement de la durée, mais de la vie.

Qu'ils soient ressuscités ou qu'ils soient le reste de quelque chose de plus vaste, ces nouveaux venus ont une étendue et une population inégales. Le plus grand serait la Pologne si, en ce moment encore, il y avait rien de moins assuré que les frontières et peut-être le sort de la République polonaise. Les autres varient entre une quinzaine de millions d'habitants (Tchéco-Slovaquie), sept ou huit (Autriche et Hongrie), un, deux ou trois pour le reste.

Dans toute l'Europe orientale et centrale, il y a des « marches » et des « confins » qui ne résultent pas seulement de la configuration du sol et de l'absence de limites naturelles. Les limites dites naturelles sont loin d'avoir un caractère absolu. Si, en Occident, la géographie semble les indiquer, l'histoire y a plus de part encore. Ailleurs, il y a beaucoup de nationalités et peu de nations. Ce qui fait une nation, c'est l'habitude de vivre ensemble. La frontière a un sens précis quand des hommes savent qu'au delà du poteau cessent des mœurs, des coutumes, des souvenirs auxquels ils sont attachés. Dans les nouveaux États, rien de pareil à ce contour idéal, plus résistant qu'aucun rempart. Tout y est neuf, imprécis et amorphe. Dix, vingt, cent combinaisons politiques et distributions territoriales différentes de celles que la paix a décrétées sont possibles et ne seraient ni plus ni moins raisonnables. Pourquoi une ville libre de Dantzig? Pourquoi le district de Teschen, où cohabitent des Polonais, des Allemands et des Tchèques, partagé de telle manière plutôt que de telle autre? Pourquoi la nationalité ruthène est-elle niée quand la voisine se voit reconnaître une sorte de droit divin? Une plasticité presque infinie reste l'apanage de ces peuples et de ces régions. Et la plasticité, c'est l'instabilité.