A défaut de frontières naturelles et de frontières historiques, ces États-enfants ont-ils reçu au moins des frontières stratégiques? Ont-ils le moyen de se défendre? Pas plus que pour la France, on n'y a songé pour eux. Dans son remarquable rapport sur les stipulations territoriales des traités de paix, M. Charles Benoist relève un oubli singulier. Une Tchéco-Slovaquie a été créée, mais le quadrilatère de Glatz, clef de la Bohême, par où l'armée prussienne avait passé en 1866, a été laissé à l'Allemagne, comme si le mot de Bismarck avait cessé d'être vrai : « Celui qui est le maître de la Bohême est le maître de l'Europe centrale », et comme si cette proposition n'était pas démontrée par les deux batailles fameuses de la Montagne-Blanche et de Sadowa.

Les États anciens à qui la guerre a valu des accroissements considérables ne sont d'ailleurs pas mieux constitués que les États nouveaux. Comme la Tchéco-Slovaquie, la Roumanie et la Yougo-Slavie sont tout en longueur. Par rapport à leur étendue, le développement de leurs frontières est excessif et, par conséquent, la défense en est extrêmement difficile. Près de la moitié de la Grèce ne sera qu'un littoral, une bande côtière. La Grèce, dépourvue d'« épine dorsale », comme disait M. Venizelos avant de succomber à la mégalomanie, sera très exposée et très faible. La sécurité manque à tous ces pays dont la construction n'est ni naturelle ni rationnelle. La force leur manque également. Et quand des peuples ne se sentent ni forts ni sûrs, leur politique louvoie.

Les provinces « rédimées » ou conquises qui ont doublé la Roumanie, triplé la Serbie, accru la Grèce dans des proportions excessives, n'ont d'ailleurs pas ajouté autant qu'il semble à la puissance de ces États. Imaginons que l'Alsace-Lorraine soit égale en superficie et en population au reste de la France. Imaginons qu'une telle Alsace n'eût jamais fait partie de l'unité française ou n'en eût fait partie que dans des temps très lointains. Quelles difficultés nous aurions à l'administrer! Voilà justement le cas des États qui ont été dotés de vastes provinces. L'assimilation de ces territoires et de leurs habitants sera longue et délicate, quand elle ne sera pas pénible. C'est une œuvre qui laissera aux gouvernements peu de loisir et peu de liberté, en même temps que la conscience de leur fragilité ajoutera à leur peur naturelle des coups. Bien mieux placés que nous pour mesurer les périls de la situation dans l'Europe centrale, loin de courir à des alliances en vue de la guerre défensive contre l'Allemagne et à plus forte raison contre une coalition germano-russe, les alliances qu'ils concevront seront conclues comme une assurance contre les risques. Ainsi la « petite Entente », qui s'est formée entre Prague, Belgrade et Bucarest au mois d'août 1920, quand la Pologne a été en danger, a pris ouvertement le caractère d'une « ligue des neutres ».

Enfin, et ce n'est pas la moindre chose à considérer, quels sont les hommes et les principes qui dirigent les pays neufs? Quelle est la nature de leurs institutions? A quel régime sont-ils soumis? Quelles garanties offrent-ils à l'intérieur contre les tares diverses dont ils ont été affligés à leur naissance? L'unité nationale de la plupart d'entre eux est encore à faire. La Tchéco-Slovaquie ne porte sans doute ce nom que pour signifier que la fusion entre Tchèques et Slovaques est loin d'être accomplie. Ces pays sont à l'âge des maladies d'enfance. Où est, chez eux, l'élément fixe, l'expression permanente qui, à l'origine de toutes les nations européennes demeurées solides, a été une dynastie? Sauf la Roumanie, la Yougo-Slavie et la Grèce qui conservent la leur, — bien ébranlée dans ce dernier pays, — les autres nationalités ont sauté à pieds joints dans la démocratie pure. Tout le long du dix-neuvième siècle, il avait été admis que les peuples enfants avaient, plus que les autres, besoin de tuteurs. Une nationalité qu'on libérait, une « unité » qui se formait recevaient ou se donnaient une monarchie constitutionnelle. Celles qui n'avaient pas de famille désignée par l'histoire empruntaient un prince à une dynastie régnante pour éviter les compétitions, et la greffe produisait ses effets ordinaires. Le nouveau roi se nationalisait rapidement. Il apportait des relations avec l'étranger, de l'expérience politique, des méthodes de gouvernement, quelquefois même le noyau d'un personnel administratif. Sa présence atténuait les luttes de partis. Tel fut le cas de la Grèce, de la Belgique, de la Roumanie, de la Bulgarie, sans parler de l'Allemagne et de l'Italie dont l'unité avait été due aux maisons de Prusse et de Savoie. Neuf années seulement avant la guerre, les Norvégiens, s'étant séparés de la Suède, avaient encore librement choisi la forme monarchique comme étant la plus convenable à leurs débuts. En 1919, la mode avait changé. Les Alliés ont affranchi les nationalités en masse et ils ont instauré la démocratie universelle. Tous les nouveaux États, sans exception, sont au régime de la République parlementaire. Leur constitution est calquée sur les modèles les plus hardis. Dangereuse expérience. Ceux qui peut-être ne la désiraient qu'à moitié ont dû la subir. Ils seraient mal notés, suspects de tendances autocratiques et de sympathies pour Guillaume II, accusés d'impérialisme, s'ils n'attestaient pas leur fidélité aux idées républicaines. En sorte que la Pologne elle-même essaye de nouveau ce qui l'a jadis tuée.

La démocratie pure est introduite dans des pays qui ont tout à créer, tout à fonder, des frontières à défendre, des populations hétérogènes à unir : œuvre rude, de longue haleine, qui s'accommode mal d'un gouvernement faible, instable et divisé. Étant neufs, ces pays ne possèdent pas le correctif des pays anciens qui ont adopté la démocratie sur le tard. Ils n'ont pas de formation sociale historique, d'organisation administrative, de traditions politiques et bureaucratiques. Et il n'y a pas à craindre seulement que leur développement en soit retardé ou compromis. Ce qu'ils ont de plus précieux, la nationalité elle-même, peut être remis en question. Le régime des partis ouvre la porte aux intrigues de l'étranger. Les alliances seront l'enjeu des luttes publiques : éternelle histoire des « bonnets » contre les « chapeaux ». Aussi près de l'Allemagne, aussi pénétrés par elle qu'ils sont loin de nous, ces pays n'auront qu'une défense très médiocre contre une action méthodique qui trouvera des complicités à l'intérieur. Il s'en faut d'ailleurs de beaucoup que, dans ces pays comme en d'autres, les éléments les plus avancés et les plus démocratiques, d'ordinaire soumis à l'influence du socialisme germanique quand ils ne sont pas tentés par le bolchévisme russe, nous soient naturellement dévoués. Il y a encore plus d'ignorance que de fatuité à s'imaginer que tous les peuples ont une inclination naturelle pour notre pays. Les moujiks nous ont bien montré que le Russe ne venait pas au monde avec un nez, deux yeux et le culte de la France. L'influence française en Europe était surtout un fait d'aristocratie. Elle tenait à une éducation soignée, qui elle-même impliquait un certain niveau social. Elle tenait aussi à des traditions héritées du temps où le prestige de notre civilisation et de notre langage n'avait pas de rival. Il s'ensuit, contrairement à un préjugé encore trop répandu, en dépit de la preuve instantanée qu'a fournie la chute du tsarisme, que notre véritable clientèle, dans ces parties primitives de l'Europe, se trouve en général dans les classes les plus raffinées et les plus conservatrices. Les masses populaires dont les représentants sont au pouvoir n'ont pas ces raisons profondes d'attachement à la France qui résultent surtout d'une bonne éducation. La loi du nombre ne nous favorise pas.

D'ailleurs, par un curieux renversement des choses, la France de la Révolution est devenue le pays le plus réactionnaire du monde. Aux yeux des masses prolétariennes et paysannes de l'Europe orientale, qui tendent vers des formes barbares de dictature beaucoup plus que vers la démocratie parlementaire, nous sommes un peuple de « bourgeois ». Rien n'est plus vrai. Compter que les sympathies de « gauche » nous sont acquises au dehors, ce serait nous exposer à des déceptions.

Mais on s'apercevra qu'il y a dans le monde quelque chose qui n'est pas changé à notre avantage, quand nous aurons affaire à des ministres qui n'ont pas eu de précepteur français et qui n'ont étudié que dans les Universités allemandes, si ce n'est à l'école du socialisme allemand. Nous étions partout de plain-pied dans l'ancienne Europe. La communication s'établissait sans peine par les cours, le monde, la haute administration. Le règne d'un nationalisme inculte, propre aux démocraties qui ne connaissent qu'elles-mêmes, restreint ces circonstances favorables à notre action politique et les anciennes commodités de nos relations extérieures. Heureux si, à la longue, il ne les abolit pas.

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Ainsi, dans cette vaste partie de l'Europe où nous avons à chercher des alliés et les éléments d'un nouvel équilibre, tout est faiblesse et confusion. Les éléments interchangeables de l'équilibre ancien ont disparu. La Russie, sans doute pour longtemps, est hostile. Nous avons détruit l'Empire austro-hongrois de nos mains. Huit ou dix États, dont l'existence est précaire, jalonnent les pourtours de l'Allemagne unie. Loin de nous aider, ce sont eux qui auront besoin de notre assistance : la Pologne, prise entre deux feux, ne le montre que trop. Et pourtant, — mais rien n'est sûr, — c'est encore en elle que notre confiance serait le mieux placée.

Ce n'est pas tout. Ces peuples sont faibles, et le propre des faibles, c'est l'égoïsme. Ils seront naturellement portés à rechercher des combinaisons par lesquelles ils croiront se mettre à l'abri de leurs trop puissants voisins, moyen d'ailleurs infaillible d'avancer l'heure et de se livrer à eux. Si les nationalités qui viennent de retrouver leur indépendance l'avaient jadis perdue, ce n'avait pas été sans raison. Elles avaient succombé à la supériorité d'organisation et de masse des grands États qui les avoisinaient, et, dans l'Europe des traités de 1919, les petits sont encore dominés par des géants. Enfin, ces petits États ont entre eux des haines et des querelles qui les rendent aveugles au bien général et à leur propre bien. Ce n'est pas en vain que, selon la remarque de l'écrivain américain William Morton Fullerton, les Alliés ont « balkanisé » la moitié de l'Europe en s'abstenant avec soin de « balkaniser » l'Allemagne. Des mœurs balkaniques, qui ne sont que les mœurs éternelles des petits États, seront la conséquence nécessaire d'une division qui s'est arrêtée au seuil de la race germanique, pourtant aussi apte que les autres à se diviser.