Tout cela réuni fait que la « barrière » des peuples libres n'existe pas ou qu'il suffira d'un rien pour la renverser. La coalition de ces peuples contre l'Allemagne et à nos côtés est une chimère. La « petite Entente » dont la Tchéco-Slovaquie a pris au mois d'août l'initiative était tout simplement une ligue des neutres, formée au moment où la chute de Varsovie semblait prochaine. Ainsi la Pologne eût été abandonnée et la France avec elle. C'est un avertissement. Si les nouvelles nations vivent toutes, nous avons chance de voir, entre amis et ennemis d'hier, les alliances les plus bizarres et aussi les plus instables. On sait que le nombre des combinaisons d'un jeu de trente-deux cartes est presque infini, et l'Europe compte désormais trente-deux États entre lesquels les combinaisons pourront également varier à l'infini au gré des événements, des passions et des intérêts. Absence d'équilibre, foisonnement des intrigues. Ce ne sont pas de bonnes conditions pour le repos et la tranquillité du vieux monde et la politique française, depuis le dix-huitième siècle, n'aura jamais eu tant de peine à éviter de se fourvoyer.

CHAPITRE VII
L'ALERTE DE 1920 ET L'AVENIR DES SLAVES

Joseph de Maistre se méfiait des prédictions. « S'il faut prophétiser!… » disait-il un jour. Renan, qui était sceptique, n'a pas craint de hasarder quelques prophéties. Il en a laissé une qui est fameuse. Dans la deuxième lettre qu'il adressait à Strauss, pendant la guerre de 1870, il avait menacé l'Allemagne du slavisme. « Le nombre des Slaves est double du vôtre », disait-il à celui qu'il appelait encore son savant maître. « Et le Slave, comme le dragon de l'Apocalypse, dont la queue balaye la troisième partie des étoiles, traînera un jour après lui le troupeau de l'Asie centrale, l'ancienne clientèle des Gengis-Khan et des Tamerlan. »

Cette queue du dragon qui balaye la troisième partie des étoiles, cette figure apocalyptique, c'était un peu mieux tourné que le « rouleau compresseur ». Au fond, c'était la même idée. Renan, qui ne croyait, dans l'humanité, qu'à l'aristocratie, avait succombé ce jour-là à une illusion populaire, au préjugé du nombre. Les foules innombrables de la race slave lui apparaissaient dans un avenir vengeur. Nombre et surnombre. Les légions allemandes, qui opprimaient la France, seraient noyées à leur tour. Renan oubliait que les Slaves formaient des nations multiples, médiocrement et diversement civilisées, accessibles à l'anarchie et, pour la plus grande part, arrivées à un très bas niveau d'organisation politique.

Pourtant il avait eu une vision d'historien et de poète, quand il avait montré, au siècle futur, la Russie jetant vers l'ouest « le troupeau de l'Asie centrale ». Renan savait ou sentait « qu'il n'y a pas de Russie d'Europe ». La Russie, qui communique avec les plaines, les fleuves et les mers asiatiques, plus qu'à demi asiatique elle-même, pouvait un jour embrigader les Tartares et les Mongols, les ramener contre ses adversaires européens. Elle le pouvait, mais elle pouvait encore s'identifier avec cette Asie. Au lieu de diriger et de conduire les Mongols, elle pouvait être mongolisée. Et surtout, au lieu de mener les hordes d'Asie contre l'Allemagne, l'asiatisme pouvait devenir complice des Germains. C'est peut-être la vérité d'aujourd'hui comme ce fut celle du passé. Gengis-Khan, évoqué par Renan, qui semble le connaître mal, s'entendait avec l'empereur Frédéric d'Allemagne en cette année 1241, que l'Occident menacé appela « l'année d'angoisse ». Et ce Gengis-Khan, qui n'avait d'autre culte que celui de l'État, aurait mieux plu à Renan que les fanatiques orientaux qui, de Moscou, ont voulu répandre sur le monde la religion du communisme.

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Renan se trompait quand il croyait que la Russie ne conduirait les hordes d'Asie que pour écraser l'Allemagne. Il se trompait quand il imaginait une croisade du slavisme contre le germanisme oppresseur. Il semble bien que son illusion ait été partagée par les auteurs du traité de Versailles. Tout le dix-neuvième siècle, Napoléon, Tocqueville, Michelet, avait été hanté par la puissance russe. Il en avait eu horreur. C'est à partir de 1871 qu'il se mit à la concevoir comme bienfaisante en l'opposant à la puissance allemande. La Russie tsariste trouva grâce chez nous au moment où elle commençait à décliner. En jetant dans la circulation l'idée d'un grand conflit de races où la France obtiendrait d'innombrables alliés contre l'Allemagne conquérante, Renan était le précurseur de l'alliance franco-russe. Il lui donnait une base idéologique et mythique. Qu'avait-il vu de son temps? Il avait vu les peuples allemands s'éveiller à l'idée de nationalité, se concentrer et s'unir. Le dix-neuvième siècle avait été l'âge de la race germanique. Alors les contemporains regardaient la race slave, encore engourdie, encore divisée, encore asservie dans beaucoup de ses branches, et ils calculaient que son réveil ne tarderait pas à suivre celui des Germains, son unité à se former sur le modèle de la leur. Et comme les Germains, à l'est et au centre de l'Europe, étaient les exploiteurs et les oppresseurs des Slaves, il ne paraissait pas douteux que l'Allemagne ne dût, tôt ou tard, avoir affaire au slavisme non seulement coalisé mais devenu, comme les Allemands eux-mêmes, une seule nation.

C'est ce que Renan annonçait à Strauss en lui montrant toutes les populations slaves, des millions et des millions d'hommes, Serbes, Croates, Moraves et Tchèques, groupés « autour du grand conglomérat moscovite, noyau désigné de la future unité slave » (de même que la Prusse avait été le noyau de l'unité allemande), et lancés tous ensemble contre l'Allemagne à la revanche d'une oppression séculaire. Renan, — était-ce oubli, sagesse ou prudence? — omettait les Polonais. Il avait raison : l'alliance franco-russe ne pouvait se fonder que sur l'oubli de la question polonaise.

Une idée simple, une image forte agissent longtemps sur les esprits. La vision grandiose de Renan a été pour beaucoup dans la formation de l'alliance entre la démocratie française et le tsarisme. Qui fera la part de l'imagination dans la politique? Qui fera même la part de l'illusion? La France se trompait quand elle se croyait l'alliée d'un peuple et même d'une race. Elle n'était que l'alliée d'un gouvernement : on s'en est aperçu seulement quand Nicolas II a été renversé. A ce moment-là, d'ailleurs, l'alliance avait donné ses meilleurs résultats. Après nous avoir tirés de l'isolement, elle nous avait sans doute aussi retenus sur la pente qui conduisait à une abdication complète vis-à-vis de l'Allemagne. La guerre ayant éclaté, l'armée russe — il faudra toujours lui rendre cette justice — détourna assez de troupes allemandes pour que notre défense devînt possible. Et puis l'aide morale ne fut pas moindre : opprimé par l'idée du nombre, qualité sans quantité, le peuple français avait besoin de savoir qu'une grande masse, un grand réservoir d'hommes était, quelque part dans le monde, avec lui. Quand la Russie fut défaillante, l'Amérique vint à point pour en tenir l'emploi.

Tels sont les services que l'alliance russe nous a rendus. Ils sont loin d'avoir été imaginaires. Cependant l'Allemagne, de son côté, avait fini par prendre peur du slavisme. Le cauchemar russe fournit au moins un prétexte à la guerre de 1914 et un aliment à la colère allemande. Et la guerre commença par la Serbie. C'était comme l'esquisse de la grande coalition slave. Mais depuis? La Russie avait beau s'être retirée de la lutte par une de ces défections dont elle avait déjà donné l'exemple dans le passé, elle avait beau avoir déserté les alliances dans des conditions qui laissaient peu d'espoir de retour, on a continué à croire en elle. La Russie visible et présente, la Russie rouge était devenue hostile. On se fiait à une Russie idéale, une Russie invisible qui aspirait secrètement à reprendre sa place dans la grande alliance. On ne pouvait se résigner à voir dans le peuple russe, au lieu d'un allié, un adversaire possible.