Quand l'heure vient de faire une grande paix, de créer des États et de dessiner des frontières, alors d'anciens souvenirs, de vieilles lectures, le fonds de lieux communs sur lequel une génération a vécu, déterminent souvent les décisions des négociateurs. En 1919, on est parti de ce principe que des nations slaves, disposées en cercle autour des pays allemands, formeraient une barrière et un rempart. On n'abandonnait pas l'espoir de voir ces nations se rassembler, se fédérer autour du « grand conglomérat moscovite ». Ainsi l'équilibre, au lieu d'être celui des États, aurait été celui des races.
Il n'est pas impossible que l'idée de race travaille encore le vieux monde. Mais il n'est pas certain que ce soit dans le sens désiré. Il n'est pas certain que ce soit dans un sens favorable à la paix. Étendue à Prague et à Belgrade, la fraternité slave sous la direction de Moscou serait en ce moment bolchéviste. Qui peut dire ce qu'elle sera demain? Du jour où l'idée de race a été jetée dans la circulation européenne datent les plus atroces convulsions de notre humanité. Il n'y a pas de raison pour qu'elle produise de meilleurs effets à l'avenir. Et quand même la communauté des origines et du langage parviendrait à rassembler en notre faveur quelques-uns des éléments du slavisme, il est invraisemblable qu'elle réussisse à les rassembler tous. Longtemps la Bulgarie a passé pour la sentinelle avancée du slavisme dans les Balkans. Les Russes l'avaient chérie, choyée, préférée maintes fois à la Serbie. La statue du tsar libérateur se dresse encore à Sofia. Les guerres bulgaro-serbes, même la dernière, celle de 1913, la plus haineuse, n'avaient pas réussi à tuer la chimère d'une Confédération balkanique, à laquelle l'Occident s'attardait. Il a fallu, en 1915, ce qu'on a appelé la trahison bulgare (comme si les Alliés n'avaient pas été trahis surtout par leurs illusions) pour qu'on s'avisât tout à coup que les Bulgares n'étaient pas des Slaves, mais d'indignes « Touraniens », frères des Turcs et des Hongrois. Rien de plus vain que cette mythologie des races, aussi capricieuse, aussi décevante que celle des nationalités. Avant d'être stigmatisée comme une « nation de proie », la Hongrie a passé longtemps pour une nation victime. Depuis 1913 seulement, les « atrocités bulgares » ont changé de sens, et les anciens persécutés sont apparus comme des persécuteurs. N'échafaudons plus jamais de politique sur ces vanités.
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Bien hardi qui oserait annoncer l'avenir du slavisme. Les Bulgares en sont rayés pour cause d'indignité. Jusqu'à quand? De leur côté, les Tchéco-Slovaques, les Yougo-Slaves suivent des routes incertaines et obscures. Ils ne sont pas disposés à se faire les instruments du système trop simple, vraiment naïf, qu'avaient imaginé les auteurs de la paix. Ces peuples se recueillent. Ils examinent la situation. Ils sentent, ils savent que leurs États sont fragiles, qu'ils ont quelque chose d'amorphe, peut-être de provisoire, et qu'ils se briseraient au premier choc avec une puissance plus forte qu'eux. Leur attitude sera celle d'une neutralité prudente. Vis-à-vis de l'Allemagne, grand soin d'éviter un conflit. Même crainte de contrarier l'autre colosse, le moscovite, sans compter les sympathies de race qui, si elles agissent, seront favorables à la politique russe, quelle qu'elle soit, même bolchéviste, même et surtout dirigée dans le sens d'une alliance avec l'Allemagne : double raison alors, pour ces faibles, de masquer la crainte par le sentiment.
Il est donc très douteux que, si le slavisme est capable de s'unir, son unité soit désirable. Mais le slavisme n'est pas uni. Ce n'est pas en Bulgarie, c'est en Pologne que se trouve sa coupure la plus visible. Là, le schisme est ancien, profond, la querelle inexpiable, aggravée par la parenté elle-même. Si on l'avait oublié, l'alerte de 1920 est venue rafraîchir trois cents ans d'histoire.
La Pologne a retrouvé son indépendance à un moment où, pour dire toute la vérité, sa cause ne passionnait plus personne. Il y avait d'abord sur son tombeau la pierre de l'alliance franco-russe. Et puis, si les Français avaient cessé de s'intéresser à la Pologne, ce n'était pas seulement par politique et pour plaire au grand allié. Depuis 1871, la nationalité souffrante et malheureuse, n'était-ce pas la France? « Soyons nos Polonais à nous-mêmes », disait spirituellement un républicain après le traité de Francfort. Strasbourg avait pris la place de Varsovie. L'amour de la Pologne, si actif, au dix-neuvième siècle, qu'il intervenait dans les révolutions de notre politique intérieure, était passé à l'état de souvenir littéraire et n'était plus vraiment senti. La Pologne n'était plus d'actualité, ce qui a eu pour conséquence de la chasser des esprits en même temps qu'elle sortait des cœurs. Certaines notions qui étaient autrefois des lieux communs étaient ignorées, et, quand les événements de 1920 les ont remises en honneur, elles ont paru comme des nouveautés ou comme des paradoxes. Cependant les hommes qui avaient réfléchi jadis au problème polonais, qui l'avaient étudié au point de vue politique et dégagé de l'alliage sentimental, n'avaient pas tardé à en découvrir le caractère. La persécution de la Pologne n'était pas celle d'un peuple par un tyran, mais d'une nationalité par une autre, et c'était aussi vrai du partageant russe que du partageant prussien. « Pour la Russie, disait Guizot, la conservation de sa part de la Pologne n'est pas seulement une question de gouvernement, un intérêt de souverain, c'est une passion nationale ; le peuple russe est encore plus ardent que l'empereur à ne pas souffrir que la Pologne échappe à l'empire. » On avait vu plus tard, en 1863, avec quelle fureur enthousiaste les Russes avaient réprimé l'insurrection polonaise. « Ce qu'on nomme sympathiquement à Paris et à Londres l'indépendance de la Pologne, écrivait alors Emile de Girardin, se nomme patriotiquement à Pétersbourg et à Moscou le démembrement de la Russie. » Et l'auteur contemporain d'un traité de politique européenne relève encore « l'acharnement âpre et farouche dont le peuple russe fait preuve, depuis trois siècles, contre la malheureuse Pologne. Le tsar voudrait rendre à ce pays une partie de ses libertés qu'il ne le pourrait pas. Il faut, pour plaire à la majorité de ses sujets, qu'il règne par la terreur sur la Vistule[5] ».
[5] Debidour, Histoire diplomatique de l'Europe.
Entre Polonais et Russes, l'hostilité a des causes anciennes et profondes. Faite de rancunes historiques, elle renaît toujours parce que les griefs sont permanents et parce que l'incompatibilité tient à la nature des deux peuples. Les Polonais, latinisés par le catholicisme, apparaissent aux Russes comme des dissidents du slavisme. Que la différence des religions tienne à des différences premières et originelles ou bien à l'histoire, l'effet est le même. Ce sont deux nations aux frontières indistinctes, entre lesquelles il n'y a pas d'accommodement depuis qu'elles se connaissent. La paix se nomme pour elles domination et conquête, quand les Polonais sont les maîtres à Moscou ou quand l'« ordre » russe règne à Varsovie. Dans l'intervalle, guerres mêlées de trêves.
La Pologne à peine rendue à l'indépendance, la guerre a recommencé. La Russie bolchéviste s'est comportée comme la Russie tout court. Les généraux du tsar se sont mis à la tête de l'armée rouge. Guerre de principe et de propagande, guerre politique et nationale : guerre polono-russe de vieux style, si fatale, si spontanée, qu'il n'est même pas possible de dire quel a été l'agresseur. Les Polonais ont marché sur Kiev et cherché à atteindre leurs frontières de 1772, comme si rien ne s'était passé depuis 1772. Les Russes, ayant repris l'offensive, ont marché sur Varsovie comme si un Romanof, et non pas Lénine, était au Kremlin. Le bolchévisme a suivi à son tour la fameuse loi de continuité nationale, règle des révolutions. L'histoire est d'une fatigante monotonie.
La Pologne a été sauvée à la dernière heure. Livrée à elle-même, elle courait à la décomposition politique, et nous avons vu approcher le moment où l'armée polonaise succomberait encore par l'anarchie de l'État. Le patriotisme ne suffit pas aux peuples, et si la France n'avait prêté son aide, ses hommes, son commandement militaire, nul ne sait où la défaillance de la Pologne se fût arrêtée.