L'image d'une catastrophe a été devant nos yeux. C'est ce qu'on appellera l'alerte de 1920.
Après le traité de Francfort, quatre ans s'étaient écoulés avant le nouveau danger de guerre connu sous le nom d'alerte de 1875. L'alerte du mois d'août 1920 est survenue quatorze mois après le traité de Versailles. Bref délai, course accélérée des événements et des conséquences. Et cette alerte s'est présentée dans des conditions qui doivent servir d'avertissement pour l'avenir. En 1875, il y avait encore les éléments d'un équilibre européen. L'attitude de simple désapprobation prise par la Russie et par l'Angleterre avait suffi à calmer Bismarck, à lui montrer l'imprudence d'une politique qui exposait l'Allemagne au danger d'une coalition. En 1920, c'est autour de la France que l'isolement a été organisé. L'Angleterre et l'Italie désapprouvaient la politique française et déconseillaient la résistance. La grande Entente était dénoncée et une « petite Entente » ou ligue des neutres se formait dans l'Europe centrale entre les nationalités de la « barrière » pour abandonner la Pologne et la seule puissance qui soutînt la Pologne. Tchéco-Slovaques et Yougo-Slaves, se rapprochant de la Roumanie, invoquaient la fraternité slave, mais c'était pour favoriser la Russie et, avec elle, l'Allemagne. Conscients de leur fragilité, ces États refusaient d'avance d'affronter les risques d'un conflit avec de plus forts qu'eux. Enfin, partout l'Allemagne était à l'œuvre, suscitant des troubles, se servant de ses relations soit avec les socialistes, soit avec les mécontents de toutes sortes, Irlandais ou flamingants. La Belgique elle-même, jusque dans son gouvernement, était agitée et divisée. Pour son compte, l'Allemagne se tenait prête. Une victoire des Russes eût été le signal d'un soulèvement sur le modèle de 1813. Nos détachements de garde en Haute-Silésie étaient attaqués. Sur la rive gauche du Rhin, des grèves, une excitation méthodique de la population, inspectée à ce moment précis par un ministre d'Empire : c'étaient les signes d'un plan destiné à paralyser ou à gêner l'action de nos troupes. En Allemagne même, de nouvelles organisations militaires surgissaient : l'Orgesch après les gardes d'habitants, la police de sûreté, le Heimatdienst, etc., l'esprit allemand ne se lassant pas d'inventer de nouvelles formes de militarisme, de nouvelles façons de conserver et de déguiser une armée. Et l'on voyait aussi, ce qui n'était pas encore arrivé, ces milices s'étendre hors des frontières de l'Empire, dans les provinces autrichiennes, Tyrol et Vorarlberg, susceptibles de se détacher les premières du pauvre gouvernement de Vienne, d'ailleurs consentant, en sorte que la réunion, l'Anschluss, se fût accomplie non pas en bloc et d'une façon solennelle, mais par coups de force successifs et d'apparence spontanée.
Le sauvetage de Varsovie a empêché l'exécution de ce vaste plan. On doit dire plutôt qu'elle l'a suspendu. Tous les préparatifs subsistent. Ils pourront servir une autre fois. Nous avons assisté à une répétition générale de la revanche allemande, interrompue par la défaillance de l'un des principaux acteurs. Nous sommes renseignés. Nous sommes avertis.
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L'alerte de 1920 comporte en effet plusieurs leçons. Elle est le premier effet sensible du mauvais agencement de la paix. Les critiques théoriques et raisonnées qui, dès l'origine, ont été adressées, au traité de Versailles se trouvent vérifiées par l'expérience. Cette paix ne se soutient pas par elle-même. Elle ne peut être défendue qu'au prix d'efforts militaires sans cesse renouvelés, et elle reste à la merci de tout événement, également militaire, survenu aux points les plus fragiles de la construction.
Et d'abord, ce qui devait être, le traité de Versailles a noué l'alliance de l'Allemagne et de la Russie. On n'a plus le droit de s'y tromper. Du moment qu'entre l'Allemagne et la Russie, aux dépens de l'une et de l'autre, on reconstituait une Pologne, la communauté des intérêts et des sentiments s'établissait. Allemands et Russes ne s'aiment pas, mais ils sont pour ainsi dire complémentaires. Ils ont besoin de se toucher, d'échanger des produits, des idées, des hommes, et ils ne peuvent se joindre que par-dessus le corps de l'État polonais. Ils sont encore moins complices pour se garantir les uns aux autres leur morceau de Pologne que pour la détruire et la partager de nouveau. L'Allemagne, après sa défaite, devait désirer naturellement l'alliance de la Russie. Ce n'aurait pas été une raison suffisante pour qu'elle fût certaine de l'obtenir. La Pologne semble avoir été inventée pour hâter le rapprochement.
L'alliance de l'Allemagne et de la Russie par la Pologne : c'était encore un lieu commun de notre ancienne politique, un principe qui n'avait plus besoin d'être démontré. Il subsiste. Il n'y a jamais eu tant de raisons de s'en souvenir. Le traité de Versailles a rendu à la Pologne son indépendance comme si l'Allemagne seule devait en être atteinte et blessée, comme si, pour sa part, la Russie était résignée et consentante et devait se réjouir d'avoir fait un sacrifice à la justice. On se figure aussi que des frontières qui suivraient, dans la mesure du possible, les limites ethnographiques, avec des concessions mutuelles et des compensations dans les régions indivisibles, auraient le résultat d'assurer une paix durable entre la Pologne et la Russie. En admettant la possibilité d'un partage équitable et qui contente les deux nations, il faudrait encore que la Pologne cessât de gêner, d'offusquer, d'irriter la Russie par le seul fait qu'elle existe. Au moment de fixer les frontières de la Pologne à l'est, quand celles de l'ouest, en Silésie, sont encore imprécises, on pense gagner le sentiment national russe par la modération et par la douceur. On peut l'essayer. Mais si, du même coup, on démantèle la Pologne, si on lui enlève ses bastions, si l'on excite chez les Russes la tentation de l'envahir une autre fois? Redoutables perplexités. Ce n'est pas si simple qu'on voudrait le croire.
L'alliance germano-russe par la Pologne a des racines tellement fortes qu'il y a très peu de chances pour que de simples arrangements de la carte réussissent à l'empêcher. Un homme qui sentait charnellement l'histoire a eu un jour, — et quel jour! — cette intuition des entrailles et des nerfs. Il y a, dans notre littérature politique, peu de livres plus ignorés qu'une centaine de pages écrites par Michelet pendant la guerre de 1870. Il y en a peu de plus fiévreux et de plus fulgurants. Le célèbre halluciné, dans sa douleur, dans sa colère, dans sa déception (car il avait aimé l'Allemagne), a eu sur l'avenir des vues d'une justesse étonnante. Il semble que les peuples dont il avait écrit l'histoire aient marché devant ses yeux. Il les « voyait », comme une magnétiseuse. Et comme une sibylle aussi, il hésitait, il tremblait, il se reprenait jusqu'à ce qu'il accouchât enfin de la prophétie.
Celle de Michelet contredit celle de Renan. Comme le rationaliste, le voyant a bien aperçu dans l'avenir une Russie errante, guerrière, portant en elle on ne sait quoi de monstrueux hérité de l'Asie. Et Michelet annonçait à son tour que cette immense Russie, peuple instable et vagabond, se déplacerait encore vers l'ouest. Serait-ce pour écraser l'Allemagne, pour venger la France? Michelet ne distinguait pas bien. Cet avenir était obscur. Il l'épelait en haletant. Et, tout à coup, le trépied s'agitait, le voile se déchirait. Le devin interpellait des hommes inconnus, innommés, ceux qui ont rédigé la paix de Versailles, sans doute, et il leur adressait des paroles étranges : « Ah! comment vous y prenez-vous pour vous aveugler vous-mêmes? Ne pas voir ce que vous voyez? Ignorer ce que vous savez?… Comment avez-vous oublié le mariage profond, terrible, de la Prusse avec la Russie? Il est si fort qu'entre elles deux les traités sont inutiles! »
Mariage par la Pologne : « C'est la Prusse, un État demi-slave, qui proposa au dernier siècle le banquet où la Pologne fut servie, où, pour dessert, on but un verre de son sang. » Cette communion, la rompra-t-elle? Mais la Prusse a eu besoin de la Russie. « Elle en aura besoin demain encore plus, quand l'Allemagne s'éveillera, sortira du rêve, de son ivresse actuelle, où l'idée d'être une lui a fait tout oublier. Mais, pour être une, il faut être. Le jour où elle voudra être, son petit tyran, la Prusse, lui montrera la Russie[6]. »