[6] La France devant l'Europe, par Jules Michelet (1871). Avec cette épigraphe : « Les juges seront jugés ».
Mettez la prophétie de Michelet sur le compte de ce que vous voudrez, même sur le compte de l'épilepsie. Elle est là. Elle a l'air faite pour notre temps. Entre l'Allemagne et la Russie, les traités sont superflus : la Pologne les rassemble. Nous avons vu les Allemands compter les jours jusqu'à la prise de Varsovie et se tenir prêts à profiter de l'écrasement de la Pologne. Pas d'alliance plus naturelle. Elle se reformera toujours spontanément, et il y a peu d'expériences aussi décisives dans toute l'histoire politique. Nous serions impardonnables d'oublier cette leçon.
La Pologne a été sauvée à la onzième heure. L'extrême danger qu'elle a couru montre qu'elle est mal articulée avec la nouvelle Europe. Il montre aussi que la solidité intérieure de l'État polonais est des plus douteuse. Sa capacité de résistance à la double pression latérale qui s'exercera encore sur lui dans les temps prochains sera évidemment médiocre. La Pologne conçue comme une protection contre l'Allemagne, comme un État-tampon entre la Russie et l'Allemagne, n'a pas les moyens qu'il lui aurait fallu pour tenir ce rôle. Au lieu de nous servir de point d'appui, il faudra l'aider à se défendre. Elle sera pour nous une charge. C'est un grave sujet de préoccupation pour l'avenir.
Quelle est la plus grande faiblesse de la Pologne? C'est qu'elle n'a pas d'État. La question de ses frontières vient au second rang. Dans toute cette partie de l'Europe, aucun pays ne peut avoir de bonnes frontières. Les frontières naturelles, sujettes à caution partout, même là où elles semblent à première vue inscrites sur le sol, sont inexistantes à travers les vastes plaines de l'Europe orientale. Les frontières ethnographiques sont mouvantes et toujours contestées en raison du mélange et du conflit des races, des langues et des religions. Quant aux frontières stratégiques, elles sont illusoires s'il n'y a pas, derrière les bastions et les lignes de défense, une force organisée. Depuis l'époque moderne, toutes les luttes engagées entre les peuples qui voisinent sur ces Marches se sont terminées de la même manière : ceux qui possédaient un pouvoir central vigoureux mangeaient peu à peu les autres et « rassemblaient la terre ». Ainsi, et grâce à cette supériorité, l'État prussien et l'État moscovite étaient venus à bout de la Pologne qui n'avait jamais su constituer chez elle un solide gouvernement. Ainsi encore les Habsbourg, bien assis dans leurs provinces héréditaires, avaient cousu peu à peu à leur Empire des morceaux disparates et non germaniques échappés à l'impuissance des peuples qui le bordaient.
Une des plus précieuses remarques dont l'histoire ait fait cadeau à la politique, et la politique contemporaine l'a totalement négligée, est certainement due à M. Ernest Lavisse. Après avoir raconté l'ascension des Hohenzollern et de l'État prussien, M. Lavisse note dans ses Études sur l'histoire de Prusse : « Seules ont été grandes dans les temps modernes les nations qui ont eu au moyen âge des dynasties consacrées : la Bohême, la Pologne, la Hongrie ont perdu leur indépendance pour s'être fiées aux hasards de l'élection d'un roi. »
La cause essentielle de la faiblesse des nationalités rendues aujourd'hui à l'indépendance se trouve donc dans leurs origines mêmes. L'inégalité à laquelle la Pologne avait succombé au dix-huitième siècle subsiste. Il semble à beaucoup que la Pologne, Lazare des nationalités, reparte du même point que l'Allemagne et la Russie après leurs révolutions et qu'elle soit à égalité nouvelle. Grave erreur. Quelques ravages que la révolution ait pu exercer dans ces deux Empires, ils n'en gardent pas moins l'héritage matériel et les traditions qu'ont légués à l'un les rois de Prusse, à l'autre les tsars de Moscou. Les dirigeants de la République des Soviets eux-mêmes, quelles que soient les destructions qu'ils aient commencé par commettre, se sont trouvés dans une situation plus favorable que les dirigeants de la République polonaise. Ils avaient au moins les vestiges de l'organisation, de la bureaucratie, de la police et de l'armée tsaristes. La Pologne est devant le vide. Elle a tout à créer, jusqu'aux organes rudimentaires d'une administration. En fait de personnel expérimenté, elle ne possède guère que les Galiciens qui participaient au gouvernement de Vienne. Encore ces bureaucrates ont-ils leur système auquel ne sont pas pliées celles des populations polonaises qui étaient naguère incorporées à la Prusse et à la Russie. Quand ils n'appliquent pas au néant leur expérience d'administrateurs (l'adroit Bilinski s'est essayé mais sans succès aux finances), ces fonctionnaires se heurtent à la résistance des habitudes et des mœurs. Ils sont étrangers à la masse du pays et ils n'ont même pas l'appui d'un gouvernement dont ils ne sont pas l'émanation directe. Le seul élément qui soit capable d'organiser la Pologne, celui qui vient d'Autriche, ne possède pas les conditions qui lui seraient nécessaires pour rendre service et pour réussir. Le seul élément qui ait une conception de l'État et le sens de la politique, celui qui vient de Posnanie, est une minorité incomprise. Et l'on ne fonde pas un État uniquement avec du patriotisme et de la bonne volonté.
Pour ressusciter une Pologne, pour l'articuler avec l'Europe, pour la mettre à égalité avec la Russie et avec l'Allemagne, en un mot pour la rendre viable, il n'y avait sans doute qu'une solution : c'était que la Pologne héritât de l'organisation dont le centre était à Vienne et qu'elle s'intégrât à l'Empire autrichien délibérément reporté des Balkans et de l'Adriatique vers l'Europe de l'est. Cette combinaison eût été conforme aux lois de la mécanique politique et, par conséquent, naturelle. L'artificiel, c'est le décret qui rend à un peuple l'indépendance sans lui donner les moyens de la garder et qui le met de prime abord en état d'infériorité vis-à-vis de ses ennemis-nés.
L'Autriche ayant été détruite, cette possibilité échappait. La Pologne a été restaurée au hasard. C'est un enfant mineur chargé de se conduire seul dans la vie. On n'a pas songé un instant qu'à une Pologne morte autrefois de la mauvaise qualité de ses institutions, il n'était pas donné des institutions meilleures. Une République de Pologne succède à la République de Pologne. A aucun point de vue, il n'était raisonnable de semer la démocratie parmi les peuples libérés de l'Europe centrale et orientale. Les résultats peuvent être rapidement funestes. En ce qui concerne la Pologne, la France se trouve, pour sa part, associée et engagée avec un pays inorganique et en état d'anarchie latente. Par là encore, la Pologne, conçue comme une auxiliaire, est déjà redevenue ce qu'était pour nous l'ancienne République de Pologne : un souci quotidien.
Une célèbre instruction de Choiseul au sujet des affaires suédoises, avant le rétablissement de l'autorité de Gustave III avec le concours de la France, disait fortement : « Le gouvernement en Suède, tel qu'il y est établi, est une véritable anarchie dont le gouvernail est tantôt entre les mains d'une faction et tantôt entre les mains de la cabale opposée. Le choc continuel de passions et d'intrigues entre deux partis qui cherchent continuellement à se culbuter et à s'anéantir réciproquement ne peut être que funeste à ce royaume et rendre son alliance inutile ou même dangereuse aux autres puissances ». C'est un risque très sérieux que nous soyons amenés à en dire autant de l'alliance polonaise. La Pologne organisera son État et elle sortira de l'anarchie ou bien nous devrons l'aider tous les dix-huit mois à gagner une bataille de Varsovie et elle sera pour nous un poids à traîner. A moins qu'elle ne succombe comme elle avait déjà succombé jadis.