La France a été maintes fois accusée, depuis l'armistice, de chercher à mettre sur pied une confédération danubienne. C'était son droit et son devoir. L'équilibre et la tranquillité de l'Europe le demandent. Mais que la France puisse y réussir par la persuasion diplomatique, c'est extrêmement peu croyable. Pas plus que de la dissociation en Allemagne, on ne fera en Autriche de la concentration sur commande. L'occasion sera fournie par les événements et par le jeu des forces naturelles. Il s'agira de connaître ces forces, de distinguer entre elles et de les diriger dans un sens qui soit le bon. Car il n'est nullement dit que la grande puissance danubienne qui viendrait à se reconstituer serait nécessairement dans nos intérêts. Il faudrait encore prendre garde que sa naissance ne fût pas propre à alarmer des peuples capables de s'y opposer et de s'y opposer d'une manière efficace.
En partant de ces principes, on est conduit à conclure que, s'il doit y avoir fédération, l'élément fédérateur sera la nationalité, non pas forcément la plus nombreuse, mais la plus robuste et la plus douée d'esprit militaire. Deux seulement, la Yougo-Slavie et la Hongrie sont dans ce cas. Et il semble que la seconde, malgré son désastre, réunisse des conditions qui manquent à l'autre. Les Hongrois ont un sens national vigoureux, une volonté âpre. Ils offrent, sur les voisins qui se sont agrandis à leurs dépens, l'avantage, moins paradoxal qu'il n'en a l'air, de n'avoir pas à assimiler des populations nouvelles. Leur unité est pure. Ils peuvent inquiéter les quatre États petits ou moyens qui les encerclent, mais aucune grande puissance n'a de raison directe et personnelle de s'opposer à leur relèvement et à leurs progrès. Au contraire, le royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes, même s'il était d'un acier assez bien trempé pour conduire à l'extérieur des desseins d'une certaine envergure, serait aussitôt en butte à l'hostilité de l'Italie qui se hâterait de monter contre lui toutes les coalitions possibles. En outre, autant que l'on peut apprécier des chances aussi incertaines, la Hongrie a pour elle d'être entrée des premières dans le courant de cette réaction européenne qui, si elle doit définitivement l'emporter, ne l'emportera pas sans quelques nouvelles luttes. Que le courant contre-révolutionnaire grossisse ou que la révolution ait des retours offensifs, qu'une Europe blanche se heurte à une Europe rouge, la Hongrie, telle qu'elle est orientée, semble en bonne posture pour cristalliser les éléments conservateurs de son voisinage, même les éléments germaniques. On a pu concevoir ainsi une ébauche de fédération qui rayonnerait jusqu'en Bavière.
Et, bien entendu, il n'est pas du tout sûr que même si les choses doivent se passer d'une manière à peu près semblable à celle que l'on imagine parfois, elles doivent tourner toutes seules et fatalement dans le sens de nos intérêts. Au lieu de détacher et de rassembler des territoires pour son compte, la Hongrie pourra fort bien les rassembler pour le compte de l'Allemagne, être aspirée elle-même et subir l'attraction d'une Allemagne réorganisée et vigoureuse. A cet égard, et au point de vue où nous nous plaçons en ce moment-ci, tout dépendra sans doute de la vitesse du mouvement de restauration politique dans les pays susceptibles d'exercer une influence et de prendre une initiative. Une Allemagne rapidement retournée à l'ordre dans toutes ses parties en aurait aussi le bénéfice à l'extérieur. Non seulement cette Allemagne retiendrait, au lieu de les perdre, ses éléments conservateurs du Sud, mais encore elle attirerait et elle absorberait les éléments hétérogènes également avides d'ordre, de conservation — et de revanche. Comme il y a cinquante ans, Berlin serait pour les Hongrois l'itinéraire forcé. L'Autriche-Hongrie se reconstituerait alors en tout ou en partie, mais au profit de l'Empire allemand et comme une dépendance de cet Empire. Sans compter, ce qui tombe sous le sens, que, le jour où la réunion de la République autrichienne serait un fait accompli, le jour où l'Allemagne de Berlin serait installée à Vienne, elle serait à la veille de l'être à Budapest, et elle aurait enfin constitué le fameux Mitteleuropa. Tout dépend du point d'où sera parti le mouvement.
L'avenir de l'Europe centrale reste à la merci d'une nouvelle bataille de Sadowa, ou de l'équivalent politique et moral d'un autre Sadowa. Cette partie du continent est trop pulvérisée, trop mal agencée pour qu'elle ne se concentre pas un jour. Raison de plus pour la France de surveiller de près les points où pourront commencer les concentrations futures. Raison de plus pour elle de n'être absente nulle part. Le rôle que peut remplir la Hongrie, toute réduite qu'elle est, et justement parce qu'elle est réduite, et aussi parce qu'elle occupe sur le Danube une position médiane d'une qualité exceptionnelle, commande de ne pas la négliger, soit qu'elle tourne mal, soit qu'elle tourne bien, car elle semble appelée à compter dans l'avenir. En fait de prévision et d'action politique, il faut s'en tenir au précepte qu'a laissé un homme du dix-huitième siècle qui passait à tort pour léger : « Tout calculer et ne pas tout craindre ». Il faut se redire aussi avec Frédéric II qu'« il y a une sorte de fatalité, ou, à défaut de fatalité, des causes secondes qui tournent souvent les événements d'une manière que l'on ne peut ni concevoir ni prévoir ». A quoi Frédéric ajoutait : « Lorsqu'il se présente des circonstances favorables, il se fait une sorte d'éclaircie subite dont profitent les habiles. » C'est de ces circonstances favorables qu'il importe de se mettre à même de profiter.
*
* *
On a répété pendant plus de trente ans que la question d'Orient engendrerait une guerre générale. Tous les prophètes avaient parlé en conformité. Cet avertissement n'a servi de rien. Une image célèbre disait encore. « Les Balkans, et la flèche de Strasbourg dominent la politique de l'Europe. » Désormais, la figure doit être changée. On pourrait dire que la politique de l'Europe est dominée aujourd'hui par la coupole de Sainte-Sophie et par les hauts fourneaux silésiens. On pourrait employer d'autres métaphores. En même temps que se modifiaient les données usuelles de la politique, l'aire s'en est considérablement étendue vers l'Est. De toutes parts sont ouverts de vastes trous. Et plus on avance vers l'Orient, plus ils sont profonds. Il ne faut pas craindre le vertige pour y regarder.
Le système européen qui a duré tant bien que mal, depuis 1871 jusqu'à la guerre, reposait sur l'hexarchie, le directoire des six grandes puissances (France, Angleterre, Italie, Allemagne, Autriche, Russie), dont le « concert » préalable était requis pour régler les difficultés orientales. Si ces puissances ne s'étaient mises d'accord entre elles, n'importe quelle affaire de Macédoine eût été insoluble ou bien elle eût pris les proportions les plus graves et les « hexarques » se fussent entrechoqués. Le concert européen était une assurance contre ces risques. C'était en même temps une vague survivance de l'ancienne chrétienté, une sorte de syndicat de la civilisation européenne en face de l'Islam. A quoi s'ajoutait un principe qui avait été autrefois un dogme : celui de l'intégrité de l'Empire ottoman. Quelle que fût la décrépitude de cet Empire, on en revenait toujours à la nécessité d'y toucher le moins possible, d'abord pour éviter d'entrer dans l'ère tumultueuse des partages, c'est-à-dire des compétitions, et ensuite par le sentiment que l'ancienne Turquie représentait la forme la plus modérée et la plus européenne de l'Islam. On n'aurait rien gagné quand les vieux diplomates turcs, les vizirs prudents et subtils avec lesquels on avait l'habitude de causer seraient remplacés par des fanatiques. La révolution jeune-turque avait donné l'avant-goût de ce que produirait en Orient le réveil du nationalisme par le libéralisme. Et surtout Constantinople, « cette funeste Constantinople », est une ville qui excite tant de convoitises que le mieux était qu'elle restât turque pour que personne ne pût s'en emparer.
Il est vrai que, d'après les accords conclus entre les principaux alliés pendant la guerre, Constantinople devait revenir à la Russie. Que fût-il arrivé si la Russie était restée fidèle à l'Entente jusqu'à la fin et si, victorieuse avec nous, elle avait réclamé son lot? Elle ne l'eût sans doute pas eu davantage que nous n'avons eu le nôtre sur le Rhin, et l'on se fût tiré d'affaire en recourant à l'expédient ordinaire et en maintenant l'intégrité de la Turquie par raison d'État européenne. Les Turcs ont peut-être perdu plus qu'ils ne pensent à l'effondrement de l'Empire russe. En Orient aussi il y avait un équilibre classique, qui neutralisait les convoitises, et que rien n'a encore remplacé.
Après de longues hésitations, étendant la main pour la retirer ensuite, l'Angleterre n'a pas osé se saisir de Constantinople. Elle l'a mise seulement à portée des Grecs, ses hommes de paille. La ville reste au sultan ou plutôt le sultan reste dans la ville. Mais quelle est son autorité? Où sont les Turcs qui lui obéissent? Les Grecs le cernent jusque dans la banlieue de sa capitale. Une commission internationale, la Commission des Détroits, est plus souveraine que lui. Des forces d'occupation, avec un commandement interallié, resteront en permanence sur le Bosphore. Théoriquement, Constantinople ne doit être à personne. Il faudra bien qu'un jour elle soit à quelqu'un. Le système qui consiste à internationaliser les points sensibles de la carte remplace un équilibre naturel qui a disparu, par un équilibre artificiel. C'est une solution provisoire. C'est une transition. Tout ce que les Alliés ont pu faire à Constantinople, c'est de reculer un dangereux procès.
A l'un des lieux les plus importants du monde, il y a un vide, une place énorme pour l'inconnu. Sur l'avenir de Constantinople et de l'Asie Mineure, il est impossible de porter le moindre pronostic. Une seule chose est sûre. La Grèce, pour être en mesure de conserver les vastes territoires qu'elle reçoit et dont la défense sera ardue, devra devenir beaucoup plus forte qu'elle ne l'est, tellement forte qu'il ne lui soit pas plus difficile de prendre Constantinople que de garder Smyrne. La Grèce sera l'Empire de Byzance ou bien elle reperdra la Thrace et l'Ionie.