En somme, l'Asie Mineure a été cassée et morcelée comme l'Europe centrale et orientale. La ressemblance est si curieuse que l'Arménie y tient la même place que la Pologne, serrée comme elle entre deux ennemis qui n'ont qu'à se rejoindre pour l'écraser. Mais si l'avenir est déjà obscur dans l'Europe du Centre et de l'Est, pour l'Asie Mineure on cherche en vain des points de repère. Le chaos en est pire puisque les nationalités s'y trouvent mêlées aux mandats des puissances européennes, les Croisades à la Société des Nations, les restes du protectorat chrétien de la France au trafic du pétrole et à la protection des routes de l'Inde, tout cela au contact d'une force, celle de l'Islam, dont la direction et le développement échappent à tout calcul, et avec la menace que représentera toujours la Russie survenant pour réclamer sa part.
A ces frontières de deux mondes et de deux civilisations, la paix atteint une déliquescence complète, si complète que personne n'a voulu servir de protecteur à l'orpheline Arménie. Méfiance, abstention qui ne résolvent rien. Une cause d'incertitude est ajoutée à d'autres causes. Au cas d'un nouvel accident européen, il y a en Asie Mineure la matière d'un immense incendie. Hinc movet Euphrates, illinc Germania bellum. Vraie du temps de Virgile, vraie en 1914, cette correspondance peut l'être encore. De l'Euphrate au Rhin, le rapport est presque constant et la France se trouve lourdement engagée en Asie Mineure, pour garder au moins en Syrie une parcelle de son antique héritage, tandis qu'il lui reste, pour une longue période, à régler ses comptes avec les Allemands.
Un peu comme l'Empire austro-hongrois, l'Empire turc avait duré surtout par la difficulté qu'éprouvait l'Europe à se passer de lui et à le remplacer. Ces vieilles constructions offraient l'avantage d'être connues. De plus elles neutralisaient les conflits des races et des religions. Les services qu'elles avaient rendus autrefois seront regrettés. Si la Turquie, comme l'Autriche, était devenue malfaisante, le principe du mal était dans une grande Allemagne. Et comme le principe du mal subsiste, il faudra voir encore ce que l'influence d'un puissant État germanique produira aux lieux où ces édifices politiques s'élevaient autrefois. Ce qui est sûr, c'est que, pour la France, qui avait partout une situation acquise par le temps, que ses intérêts par conséquent devaient rendre conservatrice, qui a toujours perdu aux bouleversements depuis que sa fortune nationale est faite, pour un vieux pays comme le nôtre, les démolitions ne valent rien. A chacune nous laissons quelque chose de notre capital. Avec une régularité frappante, depuis le milieu du siècle dernier, chaque fois qu'un aspect de l'ancienne Europe a changé (et c'était toujours parce que nous l'avions voulu ou permis), la France a été la première à pâtir. En Orient surtout, où nous occupions sans frais une place privilégiée, il était prudent de ne toucher à rien ou de limiter les dégâts à la plus petite surface possible. Les Turcs ne posséderont que quelques provinces d'Asie Mineure. Notre influence ne s'y étendra plus que sur une faible zone. Nous aurons peu de profit et beaucoup de charges. Qu'y gagnera le monde? A ce point dangereux du contact de l'Europe avec l'Asie, le vide appellera peut-être d'autres conquérants. Alors on regrettera ceux que les siècles avaient apprivoisés.
CHAPITRE X
POSITION DE LA FRANCE
Après avoir eu jusqu'à vingt-cinq alliés et associés pendant la guerre, la France n'a trouvé que la Belgique pour aller avec elle à Francfort, en avril 1920, et elle n'a trouvé personne pour appuyer ni même pour approuver son action en Pologne quatre mois plus tard. Si une catastrophe s'était produite à Varsovie, notre isolement eût été complet. Un revirement favorable n'a eu lieu qu'après le sauvetage de la Pologne. Cette expérience doit servir à guider notre politique extérieure.
De même que nous devons encore entretenir une armée, consacrer des sommes immenses à notre défense nationale, nous devons chercher des garanties et des sécurités politiques au dehors. Vainqueurs de l'Allemagne, avec les avantages et les supériorités que la victoire comporte, nous sommes dans une situation qui, néanmoins, ne diffère pas essentiellement de celle où nous nous trouvions après 1871. Alors vingt et un ans s'étaient écoulés avant que nous eussions avec la Russie une convention militaire encore bien incomplète, bien imprécise. Il avait fallu douze années de plus avant de nous rapprocher de l'Angleterre, et le rapprochement n'était pas fini en 1914 puisqu'il n'y avait pas d'alliance franco-britannique en règle. Dans l'Europe nouvelle, une Europe pulvérisée, la recherche des alliances ne sera pas moins ardue. Peut-être le sera-t-elle davantage.
Notre politique reste dominée, notre voie reste tracée par la question allemande. Si l'on excepte la Belgique, la question allemande ne se pose pour personne comme elle se pose pour nous. En 1871, la création de l'Empire allemand n'avait inquiété ni même choqué aucune des puissances européennes. L'Angleterre, par une tragique erreur, y avait vu un gage d'équilibre continental et des raisons de se réjouir. Comment veut-on qu'elle s'alarme, aujourd'hui que l'Allemagne est vaincue et que toutes les précautions ont été prises pour qu'elle ne puisse, de longtemps, redevenir une rivale sur mer? Nous n'aurons comme alliés que les peuples qui sentiront comme nous le besoin de se protéger contre un réveil possible de l'Empire allemand et qui se sentiront assez forts pour s'exposer à un conflit avec lui. Ce n'est pas tout. Nous aurons à nous assurer contre une coalition germano-russe, éventuelle sans doute, mais qu'il sera plus prudent de considérer comme probable. Accroissement de difficultés pour trouver des partenaires qui consentent à courir ce double risque. L'exemple du mois d'août 1920 nous montre que la Pologne, attaquée par la Russie, avec une Allemagne hostile dans le dos, n'a trouvé aucun concours parmi ses voisins. Nous avons dû venir à son aide : c'est le type de l'alliance qu'il faut tenir à bras tendu. Il en serait exactement de même si la Pologne était un jour attaquée par les Allemands, la Russie étant prête à profiter de son désastre et à la poignarder par derrière.
La marche de l'Allemagne est tout indiquée. C'est par l'Est qu'elle commencera sa libération et sa revanche. Si nous n'intervenons pas délibérément le jour où elle essayera de reconstituer sa frontière orientale, si nous renouvelons la funeste abstention de Sadowa, alors, un an, dix ans ou vingt ans plus tard, le danger sera pour nous. Mais dans le cas d'un second Sadowa, surtout si l'occasion choisie par l'Allemagne est propice, si la préparation diplomatique du coup a été habile, nous devrons nous résigner à agir seuls ou à peu près seuls et même peut-être à être désapprouvés. Cet isolement et cette désapprobation sont indiqués par le pacte de garantie qui a été ajouté au traité de Versailles et que n'ont d'ailleurs ratifié jusqu'ici ni les États-Unis ni l'Angleterre. Cette garantie nous est promise dans le cas d'une « agression non provoquée » et non dans un autre, c'est-à-dire qu'elle suppose une agression directe, lancée spécialement contre la France. Même alors, à moins que l'évidence ne fût aussi éclatante qu'en 1914, nos garants voudraient d'abord une enquête, des débats dans leurs parlements avant de se porter à notre secours. C'est dire qu'une agression bien machinée par une dépêche d'Ems ne nous ouvrirait aucun droit à cette garantie très conditionnelle. Quant à une agression indirecte, celle dont serait victime un pays ami et solidaire du nôtre (pensons toujours à la Pologne, si découverte, si exposée), quant à une annexion, même sans violence (comme celle de l'Autriche), qui accroîtrait dangereusement le territoire et les forces de l'Allemagne : tous ces cas-là, dont nous aurions pourtant à supporter les répercussions si nous demeurions inertes, rentreraient dans la catégorie de ceux où, par notre intervention, nous serions considérés comme les provocateurs. Il ne nous resterait qu'à en prendre hardiment notre parti en expliquant au monde que, pour lui épargner un 1914, il ne faut pas répéter la faute de 1866.
Les futures difficultés, telles qu'elles se dessinent déjà, auront un double caractère. D'abord elles seront d'une gravité croissante. Le danger, à l'origine, n'apparaîtra qu'à des yeux très exercés et à des hommes très perspicaces. Les foules y resteront insensibles et les gouvernements seront tentés de les nier. En second lieu, ces difficultés seront surtout terrestres et continentales. Il n'y a plus, dans les mers d'Europe, de concurrence maritime sérieuse pour l'Empire britannique. L'Angleterre sera donc portée à se désintéresser des conflits qui pourront survenir, tant qu'il ne se produira pas d'accident qui affecte les détroits et Constantinople.
On vit encore sur l'idée que les alliances de la guerre se perpétueront. Ce serait désirable, mais extrêmement peu naturel. Une coalition, et surtout une coalition aussi vaste, ne peut pas survivre aux conditions qui l'ont créée. Tant de peuples ne peuvent pas garder le même point de vue, n'avoir qu'un seul intérêt. Celui de la France est d'être payée par l'Allemagne et d'être en sécurité vis-à-vis de l'Allemagne. Des alliances avec des pays qui n'ont pas les mêmes raisons que nous de considérer le problème allemand comme le problème principal, des alliances qui nous conduiraient à renoncer à une partie de nos droits seraient bien pesantes. Elles constitueraient pour nous une servitude ou bien elles ne fonctionneraient qu'avec des frottements continuels. Ce n'est pas tout. Il nous faut des alliés qui voient les affaires allemandes avec les mêmes yeux que nous. Mais nous avons aussi à faire en sorte que nos alliances ne soient pas telles qu'elles apportent à l'Allemagne elle-même des alliés. Nous avons déjà montré, sans craindre les répétitions ni l'insistance, que notre option pour la Pologne aggrave le danger d'une conjonction germano-russe. Ce risque ne saurait être multiplié ailleurs. Ce qui peut se présenter un jour, c'est un syndicat des vaincus et des mécontents, bien plus actif, bien plus facile à constituer que celui de vainqueurs et des profiteurs. Il importe de se souvenir que, si la guerre de 1914 a tant duré, si la victoire a été si difficile, si coûteuse, si tardive, c'est parce que la politique de l'Entente a été impuissante à désagréger le bloc ennemi autrement que par les armes. Reconstituer ce bloc, c'est donc la première chose à éviter, tandis que, d'autre part, il importe de ne pas nous aliéner les États qui ont joué sur le même tableau que nous et qui ont eu moins de comptes à demander à l'Allemagne qu'aux Hongrois ou aux Bulgares. Tâche malaisée. Que nous puissions avoir avec nous tous ces États, c'est assurément chimérique. Il est plus chimérique encore d'espérer que nous les réconcilierons tous avec leurs anciens adversaires et que la France exercera une protection paternelle sur la famille des moyens et petits États. Notre ressource sera d'essayer des séries de réconciliations, l'essentiel étant de prévenir un bloc de l'Europe centrale dont la direction appartiendrait encore à l'Allemagne, et de couper la ligne Berlin-Vienne-Budapest-Sofia. Il n'est pas douteux que si, pendant la guerre, la Bulgarie avait pu être détachée de la coalition adverse, cette défection nous eût été plus utile que l'alliance roumaine et elle eût été profitable à la Roumanie elle-même. Dans des cas pareils il faut savoir choisir. C'est ainsi qu'une Tchéco-Slovaquie neutre, même hostile, si c'était possible, serait encore préférable à un système germano-hongrois de l'Europe centrale. Ces choix seront délicats. Ils ne devront pas être faits à la légère. Mieux vaudra en prendre l'initiative que de les subir. Nous n'obtiendrons pas, pour prendre encore un exemple, que la Hongrie se rapproche également des trois pays à qui elle a dû céder des territoires. Son propre intérêt lui conseille de ne pas réunir toujours ces trois voisins dans la même méfiance et dans la même hostilité et de se réconcilier avec les uns ou avec les autres. Quelles que soient les sympathies et quels que soient les ressentiments que l'on puisse avoir, il est clair, pour la froide raison, qu'une entente des Hongrois, des Roumains et des Bulgares, si elle pouvait être formée sous nos auspices, constituerait un barrage véritable, supérieur, parce qu'il serait mieux groupé et mieux placé, à celui qui semble avoir été construit par les traités et dont le moindre défaut est de se présenter sur des points dispersés, sans avantages contre un bloc adverse disposant, comme en 1914, des fameuses « lignes intérieures ».