Nous n'avons jeté sur la question des alliances que quelques lueurs. Il faut reprendre les choses par le commencement.
L'Allemagne d'abord. Nous devons compter avec sa mauvaise volonté persistante, probablement accrue, à mesure qu'elle se relèvera et qu'elle se fortifiera. Nous devrons la surveiller, nous tenir en garde contre ses ruses et ses retours offensifs, être prêts, tout au moins, à la contraindre à remplir ses engagements essentiels. Cette tâche demandera une attention soutenue et de longs efforts. En définitive, notre politique extérieure reste dominée par le problème allemand. Il devait en être ainsi du moment que nous demeurions les voisins d'une Allemagne unitaire, sur laquelle nous n'exerçons pas d'influence, sur laquelle n'avons de prise que d'un seul côté et par une occupation provisoire, une Allemagne enfin (c'est le refrain de ce livre) qui compte 20 millions d'habitants de plus que nous.
La surveillance de l'Allemagne, l'exécution non pas même intégrale, mais partielle, du traité de Versailles, absorbera presque toute notre activité et nos forces pendant les années à venir. Avec une Allemagne unitaire, avec une grande Germanie, non seulement une véritable entente, mais une détente même est exclue, à moins que nous ne renoncions à nos revendications élémentaires, y compris celle de notre sécurité. Il est inutile de s'arrêter à cette hypothèse. Il est même dangereux d'y penser.
Les négociateurs français du traité de Versailles ont été conséquents avec eux-mêmes quand, après avoir conservé l'unité allemande, ils ont cherché une garantie contre le danger qui subsistait et prévu le cas d'une nouvelle agression. Cette garantie, comme nous venons de l'indiquer, M. Clemenceau croyait l'avoir trouvée aux États-Unis et en Angleterre. Pour l'acquérir, il avait fait d'importantes concessions au point de vue américain et au point de vue anglais. En tout état de cause, nous pouvions compter, avec plus ou moins de difficultés et de retards, sur l'assistance des puissances anglo-saxonnes si nous étions attaqués de la même manière et dans les mêmes conditions qu'en 1914 et en admettant que l'histoire fût toujours semblable à elle-même. Toutefois, il y avait loin de ce casus fœderis, prévu pour un péril éclatant et d'extrême urgence, à une alliance intime et permanente qui eût joué dans la vie de tous les jours et pour l'application intégrale du traité. Une telle alliance supposait que les États-Unis et la Grande-Bretagne continueraient à avoir sur l'Allemagne les mêmes idées que nous, à regarder le problème allemand comme le problème essentiel et à ne pas avoir des intérêts et des soucis différents de ceux de la France, qui est avant tout une puissance continentale et européenne.
Il a suffi de peu de temps pour que l'Amérique revînt à cette politique purement américaine dont une menace, qu'elle avait fini par sentir sur elle-même, avait été seule capable de l'arracher. Dans le cas le plus favorable, les États-Unis, ayant éliminé le wilsonisme, nous laisseront libres de nos mouvements et nous donneront leur approbation morale chaque fois que nous pratiquerons une politique de conservation et d'ordre. S'ils rompent avec les idées du président Wilson, c'est parce que la Société des Nations leur a fait craindre d'être entraînés malgré eux dans les complications européennes. Il serait donc imprudent de compter de leur part sur un concours actif.
Quant à l'Angleterre, sa politique est celle de l'Empire britannique. Les facilités mêmes qu'elle a rencontrées dans la paix pour élargir démesurément son programme impérial l'ont inclinée à ne considérer les affaires européennes que par rapport au monde entier. Nous sommes, nous, obligés de tout subordonner aux comptes que nous avons à régler avec l'Allemagne. Pour l'Angleterre, ces comptes sont réglés. Ses préoccupations vont ailleurs. On se tromperait en lui demandant de ranger les questions dans le même ordre d'importance que nous.
Il n'y a pas d'alliance franco-britannique. Il n'y en a plus depuis que les engagements du pacte de Londres (celui de septembre 1914) ont été remplis par la victoire remportée en commun et depuis que le traité de Versailles a été signé. Tout au plus subsiste-t-il la solidarité que ce traité a créée entre les signataires tenus à le faire respecter, ce qui ne veut pas dire qu'ils l'interprètent toujours de la même façon. Les tentatives qui ont été faites pour entraîner la Grande-Bretagne dans un accord positif et défini ont échoué jusqu'à présent. Le gouvernement britannique a décliné poliment la proposition d'entrer dans une alliance franco-belge et il a été loué par une notable fraction de la presse anglaise d'avoir refusé comme il convenait (very properly). Tout ce qu'il a pu faire a été d'offrir une garantie de cinq années à la Belgique, c'est-à-dire une sorte de retour au système de la neutralité belge pour un temps extrêmement bref. Comment en serions-nous surpris? A la veille même de 1914, une alliance en règle répugnait à l'Angleterre. Nous n'avions jamais réussi à aller au-delà d'une « entente cordiale ». L'Allemagne battue, l'Angleterre aspire de nouveau à se dégager des affaires du continent, à les surveiller et à les contrôler de haut, sans s'y mêler à fond. On a tort, peut-être, de parler de retour au splendide isolement. Ce n'est pas le principe même des alliances que l'Angleterre repousse. Ce sont les alliances terrestres, si l'on peut les nommer ainsi. Toutes ses préoccupations vont à la mer. Les statuts de la Société des Nations peuvent lui être un bon prétexte pour se dérober aux sollicitations. Mais, en dépit du Pacte, elle n'hésite pas, lorsqu'il s'agit d'intérêts maritimes et coloniaux, à contracter des engagements particuliers. Avec le Portugal, avec le Japon, elle a déjà renouvelé des contrats devenus traditionnels. La Grèce est le pion qu'elle pousse dans la Méditerranée orientale. Et c'est aussi par les intérêts coloniaux et maritimes que nous aurons le plus de chances de nous entendre avec les Anglais. A une condition, toutefois. C'est que nous tenions notre place et notre part en Orient, que nous y soyons forts, que nous n'y paraissions pas en parents pauvres. Il ne faudra pas nous laisser évincer ni conduire aux échanges coûteux. Et il ne faudra pas non plus, quand tout nous ordonne de nous concentrer, que le compagnonnage anglais nous disperse, nous envoie monter la garde et guerroyer dans des lieux lointains où jamais, avant les grandes démolitions, un soldat français n'avait paru et n'avait eu besoin de paraître. La France, à grands frais, doit conserver une puissante armée parce qu'elle n'a pas, vis-à-vis de l'Allemagne, les sécurités indispensables. Elle est seule, parmi les pays de l'Entente, à posséder une sérieuse organisation militaire qu'il ne sera jamais permis de considérer comme un luxe. Pour ceux qui se sont empressés de nous abandonner le fardeau de la conscription, la tentation est grande de tirer sur cette provision, de nous charger des plus ingrates corvées, de nous conférer le mandat de recevoir des coups et de récolter des rancunes pour des causes qui n'ont avec la nôtre qu'un lointain rapport. Gendarmes pour le compte d'autrui, nous avons ensuite à nous défendre contre des accusations d'impérialisme et de militarisme d'une hypocrisie intolérable. Cela ne peut pas durer. Notre armée est un capital national que nous ne devons pas gaspiller et, si nous le prêtons, ne prêter qu'à gros intérêts, c'est-à-dire seulement pour nos propres intérêts.
L'Angleterre a chez elle de nombreux soucis, de nombreuses tâches, et elle n'a pas d'armée. Elle a supprimé la conscription, mesure de circonstance, tardivement adoptée pendant la guerre, et qui répugne à ses mœurs. Vis-à-vis des Allemands, vis-à-vis des Russes, elle écarte rejette ou remet à plus tard les solutions énergiques. En Asie Mineure, elle prend volontiers la France, ou, à son défaut, la Grèce pour soldat. C'est que l'Angleterre n'a pas trop de ses forces pour elle-même, pour l'Égypte, pour l'Inde, pour la Mésopotamie, pour l'Irlande. Quand le gouvernement britannique, avec l'Allemagne ou avec les Soviets, recommande, impose les ménagements et la conciliation, voilà encore à quoi il pense.
A la fin du mois de juillet 1920, il a été distribué au Parlement britannique un rapport du maréchal sir Henry Wilson, dont la conclusion est lumineuse :
Il y a une dure leçon à tirer de l'histoire de notre campagne en Russie du Nord. Elle commence par le débarquement de 150 soldats d'infanterie de marine à Mourmansk en avril 1918 : ils sont suivis par 368 soldats fin mai, et à leur tour, le 23 juin, par 600 fantassins et mitrailleurs. A partir de cette date, les demandes de renforts se sont succédé sans interruption et nos obligations ont augmenté progressivement, sans que nous puissions y mettre un terme. Je crois que le contingent britannique atteignit le chiffre de 18 400.
La campagne de Mésopotamie commença de même par l'envoi de deux brigades et finit par absorber près de 900 000 hommes. Les six divisions avec lesquelles nous sommes entrés en guerre en France et en Belgique sont arrivées à 63 avant que nous eussions la victoire. La conclusion est facile à tirer : on dit que lorsqu'un contingent militaire se trouve engagé dans des opérations, il lui est presque impossible de limiter l'étendue de ses obligations. Dans l'état de chaos où se trouve aujourd'hui le monde, il ne serait pas sage de perdre de vue ce principe, car nous pouvons nous attendre à recevoir des demandes de troupes, ne fût-ce qu'une ou deux compagnies, sur tous les coins du continent, et il sera difficile parfois de ne pas céder. Refusons aujourd'hui avec insistance d'accéder à toute demande de ce genre n'émanant pas d'une partie de l'empire britannique avant un examen attentif des obligations qu'impliquerait éventuellement une telle requête.