Ainsi, la plus haute autorité militaire du Royaume-Uni se rend compte du chaos de l'Europe et des embarras de l'Empire britannique. Les forces de l'Empire britannique sont absorbées par des besognes trop vastes, trop pressantes, et il ne lui reste rien pour figurer sur le continent. Encore ne pourrait-il que figurer et non pas agir : le maréchal Wilson sait bien qu'il aurait du mal à envoyer « une ou deux compagnies » dans beaucoup d'endroits à la fois. Il sait bien qu'il nous a demandé de remplacer, dans les pays à plébiscite, les soldats anglais par nos soldats à nous. Il redoute les expéditions qui commencent par quelques escouades et qui finissent par des corps d'armée. Il constate au fond, et c'est ce qui se lit à travers les lignes de son rapport, que l'Angleterre, si elle n'avait d'autres raisons de s'en désintéresser, serait éliminée des affaires continentales par l'excès de ses propres charges. L'Empire britannique a des embarras réels qui sont la rançon de ses accroissements immodérés. Il souffre aussi pour sa part, et peut-être sans s'en rendre compte, d'avoir respecté ce qu'il eût fallu détruire et détruit ce qu'il eût mieux valu conserver. Les embarras de l'Angleterre alourdissent singulièrement sa politique. Ils sont pour elle comme une hypothèque. Dans une certaine mesure ils diminuent la valeur de son alliance. Si l'Angleterre a des escadres que nous n'avons pas, nous avons une armée qu'elle n'a pas non plus. Cette comparaison rétablit l'égalité. Par là aussi elle nous rend libres.

Un soldat comme le maréchal Wilson ne ferme pas les yeux à cette évidence : l'Europe est dans le « chaos ». Et le chaos, c'est l'instabilité. L'instabilité, c'est aussi le mouvement. Il y a des chances croissantes pour que la physionomie que le traité de Versailles avait cru donner à l'Europe soit provisoire. Ce sont les événements eux-mêmes qui nous obligeront sans doute à reprendre une œuvre imparfaite et mal équilibrée. Alors, la France, qui a les moyens d'agir sur le continent, devrait-elle subordonner sa politique extérieure à celle de l'Angleterre qui, de son propre aveu, n'a pas ces moyens et se comporte en conséquence, chaque fois qu'elle conclut à l'inaction?

La France ne garde pas seulement — pour combien de temps encore? — les moyens d'agir. Elle a l'expérience des affaires européennes. Elle possède les idées et les solutions efficaces. Pourquoi ne serait-elle pas entendue de préférence? Pourquoi les points de vue qui prévalent ne seraient-ils pas les siens? Et pourquoi n'agirait-elle pas dans son indépendance quand il le faut? Avec un instinct juste, le maréchal Wilson a prévu que l'ébranlement dont le signal a déjà été donné en Pologne aurait des suites. Bien des choses seront à reprendre, si on ne veut pas qu'elles reprennent toutes seules. Puisque le traité de Versailles n'a rien terminé, « faut finir ce qu'on a commencé », disait autrefois cette impératrice. Alors, il faudra avoir ce qui a manqué aux auteurs de la paix : des méthodes, des idées directrices. Les orages prochains se chargeront de démontrer que rien ne sera fait tant que l'Allemagne conservera cette puissance politique qui engendre toute autre puissance et qui lui rendra tôt ou tard sa puissance militaire en dépit des interdictions.

Mais, au milieu de ces orages européens, l'Allemagne elle-même n'échapperait sans doute pas à des secousses et à des crises. C'est là que la politique française devra pouvoir, sans entraves, aider et diriger les événements. Sa doctrine (et sans une doctrine on n'a pas de politique), sa doctrine fondée sur l'expérience est qu'il n'y a pas de repos ni de sécurité en Europe si l'Allemagne reste forte, et rien n'empêchera qu'elle redevienne forte tant qu'elle sera unie et centralisée. C'est ce dont convient le plus grand journal des financiers, des libéraux et des unitaires allemands, la Gazette de Francfort, lorsqu'elle dit des projets fédéralistes du docteur Heim, le chef du parti populaire bavarois : « Une Allemagne fédérale selon la recette Heim aurait certainement du succès en France, parce que ce serait une Allemagne impuissante. » C'est admirablement dit. Il n'y a qu'à ne pas nous écarter de là. Et nous avons ce qu'il faut, moyens et idées, pour ramener alliés et ennemis à ce point de vue essentiel, à travers les prochains événements.

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Ces alliés, quels seront-ils? Comment les trouverons-nous? Il ne s'agit pas de mendier les alliances. On les obtient par la force et par le prestige qu'on possède, par les services qu'on peut rendre. On les obtient aussi par la conformité des intérêts. Et les systèmes les plus ambitieux ne sont pas les plus solides. Pedetemptim, c'est la devise des forts et des sages. Brin à brin, nous organiserons le faisceau.

Depuis la signature du traité de Versailles, on peut même dire depuis l'armistice, l'union des Alliés ne s'est plus reconstituée, et pour quelques heures seulement, que par les provocations et les maladresses de l'Allemagne. Comment s'en étonner quand on connaît l'histoire du commandement unique, quand on sait quel péril il a fallu pour que, le 23 mars 1918, ce commandement fût donné au maréchal Foch? L'union, aujourd'hui, n'est plus qu'une union de circonstance. Elle est de courte durée. Une fois passé l'incident qui l'a fait renaître, chacun retourne à ses affaires et à ses idées. Les souvenirs de la guerre s'éloignent. Ils entrent dans les musées historiques. Seules la Belgique et la France restent rassemblées en permanence, face au Rhin, par un même souci de sécurité, par un même instinct de conservation. L'alliance franco-belge est le premier point, le point solide autour duquel pourront se cristalliser d'autres alliances. Pour la nouer, il aura fallu pourtant de longs mois et passer par l'étape de la convention militaire. Elle ne se sera pas faite toute seule, et il a fallu que, des deux côtés, des hommes en prissent l'initiative. Elle a langui un moment à cause de la question du Luxembourg, comme si cette question ne devait pas être résolue par l'alliance au lieu que l'alliance en dépendît. Du temps a été perdu à chercher une combinaison anglo-franco-belge dont l'Angleterre ne voulait pas et comme si la meilleure façon d'intéresser le gouvernement britannique n'était pas de lui présenter la chose toute faite. Enfin, en Belgique même, il y a eu des résistances, des oppositions de parti. Tout cela pourra se représenter ailleurs. Tout cela prouve que, dans les cas les plus simples, les plus clairs, entre deux peuples qui ont subi la même invasion, et dans la fraîcheur de leurs souvenirs, l'entente et la collaboration rencontrent encore des obstacles.

On trouve surtout des alliances contre quelqu'un ou contre quelque chose. Celle de la Belgique s'est fondée sur une identité d'intérêts et de vues en face du péril allemand. D'autres périls partagés nous apporteront d'autres associés. Ces périls ne sont pas seulement politiques et militaires. Il y a aussi ceux que court la société. Or, sans même s'en douter, la France s'est mise en Europe à la tête de la résistance. Elle est devenue le pays de l'ordre par excellence, l'antithèse du bolchévisme et de l'anarchie. Depuis longtemps, mais depuis Varsovie surtout, nous avons cessé de tenir boutique de révolution. Nous ne séduisons plus les hommes de gauche, et les conservateurs du monde entier tournent les yeux vers nous. Qu'est-ce que notre révolution de 1789 auprès de celle de Moscou? Aujourd'hui, les idées avancées, ce ne sont plus les idées libérales, ce sont les idées socialistes dont la France ne veut à aucun prix, dont elle ne peut même pas vouloir. Tout le lui interdit, son caractère, son histoire, ses mœurs, sa formation sociale. Alors il ne nous reste qu'à avancer dans la voie où la force des choses nous a mis, où elle a mis à leur insu des hommes qui ne soupçonnaient pas qu'ils étaient nés pour une réaction. Depuis que de vieux gouvernements monarchiques sont tombés pour laisser place au désordre, au chaos, à une sombre négation, depuis ce retour en arrière, sans précédent par la violence et par la rapidité, la position intellectuelle, morale et politique du peuple français a changé du tout au tout. Par le seul fait qu'elle restait telle qu'elle était et qu'elle continuait à vivre dans les mêmes conditions, la France est devenue réactionnaire. Et elle est allée naturellement dans le sens où elle était portée. Elle ne s'en rend pas toujours compte et l'un des plus beaux vers de notre langue l'a dit : « Rarement un esprit ose être ce qu'il est. » Oserons-nous être ce que nous sommes? Depuis que, d'instinct, la France a manifesté sa répulsion pour l'esprit révolutionnaire tel qu'il est apparu au vingtième siècle sous ses formes franchement asiatiques, on aura beau faire, on aura beau dire : pour le monde entier, la France est le pays de la contre-révolution. C'est tellement évident, tellement sûr que l'étiquette réactionnaire nous est appliquée partout. Dans l'état présent du monde, nous n'avons qu'à la garder. Elle nous vaudra des sympathies nombreuses, car personne ne la porte avec cet éclat, avec ce prestige. Notre physionomie morale en est renouvelée. Et puis, il y a un besoin d'ordre croissant qu'aucun autre pays n'est capable de satisfaire. Nous avons un rôle à prendre. C'est même le seul rôle qu'il nous reste à prendre. Si nous retombions dans le radicalisme d'autrefois, pétri de concessions pour les idées révolutionnaires, nous perdrions toute raison d'être. Nous serions exposés, sans gloire et sans profit, à nous asseoir entre la réaction et la révolution. La réaction, nous en laisserions le bénéfice à d'autres. Quant à la révolution, ce n'est plus sur la France, désormais, que les amateurs seront tentés de prendre modèle. C'est à l'école de Moscou.

Très lentement, au bout d'un demi-siècle, la troisième République a subi l'évolution que la seconde avait parcourue en quelques mois. Rien ne ressemble aussi peu à la République de 1848 que celle de 1849. La même différence se retrouve entre la République telle que nous la voyons en 1920 et telle que nous l'avons connue en 1914 et même pendant la guerre. Dans une très large mesure, aujourd'hui comme il y a soixante-douze ans, c'est le contraste entre la solidité intime et naturelle de la nation française et les convulsions anarchiques des autres parties de l'Europe qui a poussé le pays et le régime dans un sens conservateur, qui les a orientés vers une politique conservatrice au dedans comme au dehors. Ajoutez aux leçons de la guerre, à l'expérience désastreuse de la Russie, que les idées révolutionnaires ont vieilli, qu'elles ont perdu de la séduction et de la puissance qu'elles gardaient en 1849. Avec plus de bonheur, entouré d'une atmosphère infiniment plus favorable, M. Millerand apparaît un peu comme le Bastide de cette période républicaine, le sage Bastide que ses ennemis appelaient l'« éteignoir » parce qu'il arrêtait en Europe le feu des révolutions. Les circonstances sont plus propices qu'alors à une politique de grande envergure, politique nationale et contre-révolutionnaire à la fois, au service de laquelle la France mettra sa force retrouvée et son prestige accru. Il n'y a pas d'autre issue aux difficultés innombrables que nous a léguées la paix. Nous souhaitons seulement à la troisième République, dans la voie nouvelle où l'ont introduite les événements, de ne pas finir par un contre-sens, comme la seconde avait fini.

FIN