Le consistoire de Nîmes, tout en résistant de son mieux à l’influence des magistrats, cherche cependant à se les concilier et ne manque pas de leur demander leur avis afin d’obtenir leur appui. Il les convoque avec les consuls à ses séances extraordinaires qui ont lieu, nous l’avons vu[560], à propos de tous les événements importants de l’église.
En retour, il exerce sur eux une influence directe. Il les occupe, comme les consuls, à exécuter ses décisions au sujet de la police de la ville: il fait dire par le pasteur Chambrun aux consuls et à l’avocat du Roy de «pourvoir aux désordres et riblerye de nuit quy se commettent ordinairement par les jeunes hommes[561]»;—il prie «aulcungs des principaulx magistratz» de chasser de la ville une fille publique qui débauche un nommé Dugras[562], et d’expulser les «auboys et viollons» retenus par les basochiens pour leur «reveue et bravade[563]»;—enfin, il requiert le juge criminel et les consuls d’empêcher qu’on joue au ballon[564]. Il a ainsi sa propre justice que sanctionne la justice du roi, grâce aux magistrats.
Son devoir est de surveiller la vie des fidèles et de les punir au besoin, c’est-à-dire d’exercer sur eux une juridiction. Si sa sentence n’est pas observée, on peut recourir aux magistrats: «En cas que led. Noguier et ses parentz et aliez ne tiennent lad. réconciliation, est permis aud. sieur de la Faye poursuivre... par devant la justice», dit un synode[565].
Cette juridiction de fait qu’exerçait le consistoire[566] est si peu niable que les magistrats trouvèrent, à un certain moment, qu’elle empiétait singulièrement sur leurs prérogatives. Dès l’année 1562, alors pourtant que le calvinisme n’était encore, à Nîmes, qu’à ses débuts, et que le consistoire se trouvait par conséquent moins puissant, les magistrats se virent forcés de faire solennellement à celui-ci «prohibitions et inhibitions» de «prendre court, juridiction, cognoissance, autorité ou puissance aulcune sur les subjetz du Roy, pour raison des différentz, controverses et procez criminelz que soyent que lesd. subjectz ayent ou puyssent avoir ensemble... et soyt soubz prétexte de réconcilier hayne que pourroit estre entre eulx[567]». Vers 1596, la Réforme étant devenue souveraine à Nîmes, on est fondé à croire, ce semble, que la juridiction consistoriale n’avait pu que s’étendre. En tout cas, la surveillance des anciens s’exerçait sur la justice du roi, et il n’y a qu’à s’en féliciter si c’était toujours pour protéger les pauvres[568] et les malheureux, comme ce Mazel que le juge criminel avait peut-être oublié en prison et qui y mourait certainement de faim[569].
Il me paraît résulter de ce chapitre qu’il faut considérer les consuls, les magistrats et le consistoire comme les trois branches du gouvernement communal des villes protestantes. Ils s’influencent réciproquement; pourtant, le consistoire domine les consuls et les magistrats. La raison en est claire: c’est qu’il représente essentiellement la Discipline à laquelle se soumettent tous ceux qui sont de la Religion. Or, les magistrats et les consuls sont avant tout des fidèles. La différence entre leurs devoirs d’hommes privés et de fonctionnaires est trop subtile pour avoir été maintenue au XVIe siècle. Réformés, ils travaillèrent selon leurs pouvoirs à la grandeur de la Réforme: c’est-à-dire qu’ils firent observer ses règlements. Voilà pourquoi le consistoire, dont c’était proprement la fonction, les dirigea.
J’ai, je crois, prouvé son influence visible sur le gouvernement communal qui lui prête la force armée pour faire respecter ses règles de morale. Il faut tenir compte aussi de l’action occulte, non officielle, qu’il exerce forcément, par suite de la considération que l’on a pour ses membres. Un synode recommande aux pasteurs «d’estre grandement circonspects à la recommandation qu’ils fairont... des parties plaidantes[570]». Et il n’a pas tort, si l’on en juge par cette délibération du consistoire de Nîmes: «Sont chargés M. de Chambrun et M. de Castelnou pour parler à M. le Cremynel pour raison de certain procès intenté par Jonny, greffier catholicque, pour certaines disputes, ayant obtenu prinse de corps contre le cappitaine Ferriol», et lui «remonstrer... fere justice aud. Ferriol[571]». Ceci laisse à penser que les catholiques nîmois ne devaient pas gagner souvent leurs procès contre des réformés devant les magistrats protestants. D’ailleurs, ils le leur rendaient bien: la nécessité où l’on fut de créer des chambres mi-partie en est la preuve.
Il n’en est pas moins certain que la ville huguenote de Nîmes possédait, par ses consuls et ses magistrats soumis à l’influence du consistoire et des assemblées supérieures, un gouvernement qui aurait obéi aux ordres du parti, plutôt qu’à ceux du roi. Elle se trouvait presque détachée du pouvoir royal: c’était une sorte de petite république théocratique à l’image de Genève.
Constatons, d’ailleurs, qu’au milieu de l’anarchie générale du royaume, mainte ville catholique se trouvait dans une indépendance égale: ainsi Mende, où commandait Fosseuse[572]. Pourtant, ce qui rendait moins grave le cas de Mende, par exemple, que celui de Nîmes, c’était son isolement: à cette époque la Ligue agonisait. Nîmes, au contraire, formait avec les autres centres huguenots une association, une alliance, absolument nécessaire pour sauvegarder sa religion dont on voulait injustement la priver, mais dangereuse pour l’État. Et cette association était très forte parce qu’elle était homogène, disciplinée, et soumise en toutes ses parties à un seul et même règlement, qui plaçait les opinions et toutes les actions de chaque réformé sous le contrôle du synode national, par le moyen des assemblées intermédiaires.