C’était donc pour les pasteurs une fonction régulière que de répondre aux Jésuites. Le synode chargeait nominalement un et, souvent, plusieurs d’entre eux de répliquer à tel ou tel pamphlet catholique[620]. Dans ce cas, il les faisait indemniser des frais de l’impression, tantôt par le colloque[621], tantôt par le consistoire. Par exemple, la réponse du pasteur Jean de Falguerolles à la Salmonée de Reboul, tirée à 600 exemplaires, coûtera «4 l. la feuille» à l’église de Nîmes[622].

Les catholiques s’efforçaient d’empêcher autant que possible la publication des ouvrages protestants. En 1601, en effet, on voit les réformés demander au roi de faire défense à tous ses officiers et magistrats d’informer «à occasion des livres par eulx composés, imprimés ou vendus en faict de relligion, et discipline, ou police ecclésiastique[623]». D’ailleurs, les synodes s’efforcent toujours de protéger ceux de leurs membres qui sont poursuivis «pour avoir respondu aux Jésuites». Ils payent les frais de leur procès[624]. Cette solidarité des protestants leur fera reconnaître hautement et imprudemment, en 1602, les fameuses thèses de Ferrier où il soutenait que le pape est l’Antechrist[625]; on lui remboursera ses frais d’impression[626] et on enverra un député en cour spécialement pour solliciter sa grâce auprès du roi[627].

Quelquefois les pasteurs étaient provoqués par les jésuites à de grandes discussions à la manière scolastique que l’on faisait en public et devant des juges, qui d’ailleurs ne s’accordaient jamais sur le résultat.

Comme ces controverses, lorsqu’elles avaient lieu solennellement, à la suite de défis, risquaient de «passionner» les auditeurs[628] et de provoquer des émeutes, il fallait généralement demander à la justice la permission pour les deux adversaires de «disputer». C’est ce que fit le consistoire de Nîmes en mai 1599. Le pasteur Ferrier, d’Alais, avait été provoqué par le P. Coton, si l’on en croit les documents protestants[629]; ou Coton l’avait été par Ferrier d’après le P. Prat[630]. En 1601 seulement, un synode détermina les conditions auxquelles les pasteurs pourraient relever de semblables défis et rendit, par conséquent, les controverses plus rares[631]. Mais l’église de Nîmes ne fit que se conformer à un usage fréquent lorsqu’elle répondit, en 1599, au défi du P. Coton.

Elle fit venir Ferrier à ses frais[632], et adressa au sénéchal une requête demandant l’autorisation nécessaire pour que la conférence projetée pût avoir lieu. La cour refusa la permission. Mais le consistoire qui, sans doute, désirait vivement une défaite du P. Coton, afin de combattre l’engouement dont les fidèles commençaient à se prendre pour ses prédications[633], tenait fort à ce que la rencontre eût lieu. Il décida[634] d’envoyer au sénéchal une seconde requête aux fins d’obtenir la permission nécessaire. En faveur de leur demande (où ils disaient que Ferrier avait été provoqué), les réformés alléguaient que l’autorisation avait été refusée par un conseil composé uniquement de catholiques: or, les édits ordonnaient que de pareils jugements ne pourraient être rendus que par des juges catholiques et des juges protestants en nombre égal. «Il y avait dans ces allégations deux erreurs volontaires», dit à ce propos le P. Prat[635], «d’abord la provocation était venue non de la part du P. Coton, mais du côté des ministres, ils le savaient bien; ensuite, la défense portait, entre autres signatures, celle de Calvière, juge criminel, et dévoué, comme sa famille, aux idées nouvelles; elle n’avait donc pas été faite par les seuls magistrats catholiques. D’ailleurs, c’était le consistoire lui-même qui, par les avocats Cheyron et Charles[636], ses députés, s’était adressé avec les représentants du P. Coton à la cour du sénéchal pour en obtenir l’autorisation. Il en avait donc reconnu l’autorité; pourquoi la récusait-il ensuite?» Comme on voit, le P. Prat n’a pas lu la requête présentée par les huguenots; d’ailleurs, il se base uniquement sur l’Apologétique du P. Coton: son récit s’en ressent. Mais ne confondons pas son livre de propagande avec un ouvrage historique. Pour en revenir à Ferrier et à Coton, leur dispute ne fut pas autorisée[637]. Les Nîmois se vantèrent que «l’audace de Coton, jésuite, [avait été] réprimée»[638], et nul doute que les catholiques n’aient agi pareillement de leur côté.

Toutes les controverses n’étaient pas interdites par les autorités comme le fut celle-là. Certaines, au contraire, se passaient en présence de magistrats chargés d’en proclamer les résultats: il en fut ainsi de la grande dispute de l’infatigable P. Coton et de Daniel Chamier, ministre de Montélimar, en septembre et octobre 1600. Elle est assez bien connue aujourd’hui, grâce aux Actes publiés en 1601 par chacun des deux adversaires, que M. Read et le P. Prat ont analysés[639], et dont pourtant M. le pasteur Arnaud ignore une partie[640]. Ces Actes donnent chacun une version un peu différente. On peut les compléter par deux copies conformes prises à la mairie de Nîmes et conservées au consistoire sous la cote B, 1. La première est ainsi intitulée: «15 décembre 1600. Actes faits par M. Annibal d’Aymin, chanoine de Nismes, au nom du P. Coton, jésuite, au sieur Chalas, comme procureur fondé du ministre Chamier, avec les réponses dud. Chalas pour led. Chamier, touchant l’exhibition des actes originaux de la conférence publique entre lesd. P. Coton et ministre Chamier, et collationnement des copies desd. actes.» La seconde commence par ces mots: «22 janvier 1601. Acte de réquisitions fait par Maistre Annibal d’Aymin, chanoine de Nismes, au nom du P. Coton, Jésuite, pour faire recevoir par ceux du consistoire de Nismes la réponse par écrit dud. P. Coton aux objections du ministre Chamier, proposées tant verbalement que par écrit dans une conférence publique.»

Une étude approfondie de la conférence de septembre et octobre 1600 ne saurait rentrer dans le cadre de ce chapitre. J’en rapporterai seulement ce qui peut avoir un intérêt général et montrer comment se passaient ordinairement les controverses de ce genre.

Chamier arriva à Nîmes exprès pour la conférence. Elle eut lieu «au logis du Roy, nommé la Thrésorerie», nous dit Chamier[641]. Ses «modérateurs» furent le cardinal de Sourdis «en habit violet, comme archevêque, hormis qu’il avoit le bonnet rouge», l’évêque de Nîmes Valernod, Daniel de Calvière, juge criminel, de Rozel, lieutenant principal. Comme simples assistants étaient deux conseillers au Parlement de Toulouse, les magistrats des deux religions, les principaux et plus anciens avocats et «un grand nombre d’autres notables et bons habitants[642]». Les deux adversaires ayant nommé leurs secrétaires, Chamier demanda à l’assemblée la permission de faire sa prière selon la coutume réformée, tandis que Coton ferait la sienne suivant le rite romain. Mais les catholiques se récrièrent et il fut décidé que chacun ferait son oraison à part soi. Puis la dispute commença. Les secrétaires, au commencement, résumaient ce que l’un et l’autre champion disait; mais comme beaucoup de choses risquaient ainsi de leur échapper, car ceux qui écrivent «ne peuvent de leurs mains suivre la langue d’un qui discourt», Coton proposa à Chamier de dicter ce qu’ils voulaient chacun «ou proposer ou respondre». Ce qui fut accepté[643]. Cependant, le jésuite était trop éloquent pour renoncer à discourir, aussi les deux adversaires développaient-ils de vive voix leurs arguments avant d’en dicter la substance à leurs secrétaires[644]. La conférence durait ainsi depuis six jours sans résultat, lorsqu’arriva à Nîmes le président de la chambre mi-partie de Castres, Fresne-Canaye. Le mardi 3 octobre, Coton et Chamier furent étonnés de ne trouver personne à la Trésorerie en arrivant. Bientôt, on vint leur dire que M. de Fresne-Canaye les mandait chez lui. Ils s’y rendirent et, aussitôt, le président leur fit une allocution où il leur disait que le roi n’aimait pas les disputes; que, pourtant, s’ils s’étaient «contenus dans les termes de la matière pour laquelle» ils s’étaient assemblés[645], on aurait pu les souffrir, mais qu’ils s’étaient «jetés en des lieux communs de la doctrine desbattue dès si longtemps», si bien que «les assistans se passionnoient»; bref, la conférence était interrompue[646]. On décida d’en publier les actes. Mais les exemplaires des deux secrétaires ne purent être collationnés, car Chamier refusait de céder son original, craignant, disait-il, qu’on le falsifiât[647]. Chacun imprima donc les actes de son côté. Coton commença: son ouvrage parut sous le nom de Demezat avant celui de Chamier; il n’y déclarait pas moins que sa publication venait en réponse «à M. Chamier, ayant esté si osé que de publier lesd. Actes pleins d’absurdités, dépravations, faussetés». Je laisse à penser si le pasteur releva la mauvaise foi de son adversaire[648].

Telle est en résumé l’histoire de cette célèbre controverse. Elle avait fait grand bruit. Mais toutes n’en causaient pas autant. On n’a pas conservé la relation de la «dispute» qui eut lieu entre Moynier, de Nîmes, et le P. Coton en 1600. On sait seulement que le lieutenant principal de Rozel y avait présidé et qu’il avait ordonné qu’on n’en publierait aucune relation; il eut du mal, au reste, à faire observer sa décision: le consistoire voulut bien ne rien imprimer, mais ce fut à la condition que le P. Coton se soumettrait à la même loi[649]. Moynier avait, dès le 5 avril, composé la relation «des disputtes qu’il auroict heu contre Couton[650]».