Les controverses étaient assez fréquentes dans tout le colloque de Nîmes. Nous voyons, par exemple, en 1596, que «le moyne qui est en lad. ville [d’Aimargues] demanda de conférer» avec M. Nissolle, pasteur, «et, estans assemblés, M. Nicolas [de Nîmes, beau-frère du pamphlétaire Reboul] soustint tousjours led. moyne, et après l’alla accompagner et fist bruit par tout led. lieu que led. sieur Nissolle avoit perdu sa cause[651]». Un autre jour, on décide à Nîmes d’organiser une conférence entre M. Maurice, ministre de Nages, et le jésuite Poursan, ce «que plusieurs de ceste ville requièrent grandement[652]».

Car il semble, en effet, que ces controverses aient vraiment été de quelque poids dans la conscience des fidèles. A cette époque, les huguenots étaient très instruits dans la théologie, le peuple se passionnait pour des points de dogme, et le souci que l’on voit aux autorités de mettre une limite au nombre de ces conférences en est la preuve.

Les controverses durent même déterminer des conversions à l’une ou l’autre religion. La femme de M. le receveur Bon, «révoltée», prie le consistoire d’organiser une conférence entre le pasteur Moynier et le P. Coton «aux fins de voir sy la femne dud. Bon est en erreur». Mais le consistoire ne croit pas devoir lui accorder ce qu’elle demande: Moynier, avec un diacre et un ancien, se contentera de se rendre chez elle pour la «forthiffier..... sur les poins dont elle est en doute, et suyvant les réquisitions de lad. damoyselle[653]».

On a remarqué que c’était presque toujours contre les jésuites que les pasteurs avaient à lutter et spécialement contre le P. Coton. Ce Père, confesseur futur de Henri IV, devait avoir une éloquence remarquable: la peine que le consistoire avait à empêcher les fidèles de se rendre à ses sermons en témoigne[654], et ses adversaires eux-mêmes la reconnaissent[655]. L’extrême douceur de ses manières et la politesse de son esprit lui valurent de grands succès partout où il alla. Il fut le «premier de sa profession, dit-on, qui eût tant honoré Calvin que de l’appeler Monsieur»; jusqu’alors on ne le nommait jamais autrement que le Démon incarné[656]. Coton ne se fixa pas «à Nîmes dès 1596 comme controversiste» ainsi que le dit M. Germain[657]: il habitait Avignon et le quittait souvent, il est vrai, mais toujours momentanément, pour soutenir de sa parole et de sa science le parti catholique[658]. Aussi était-il fort connu et déjà, en 1600, très influent. A cette époque, il s’offre au chapitre de Saint-Gilles pour demander au roi, avec l’évêque Valernod, la réunion de ses bénéfices et la réédification de son église[659]. Le chapitre cathédral de Nîmes décide que, pour l’engager à venir prêcher, son syndic «lui fera fere un beau manteau de bon drap[660]».

C’est que ses sermons avaient grand succès. Le consistoire de Nîmes ne parvient pas à empêcher les fidèles d’aller les entendre. A chaque séance, il lui faut appeler ceux qui «vont ouyr Couton[661]». Les écoliers en théologie eux-mêmes, bien que se destinant au ministère, s’y laissaient entraîner[662]. Beaucoup de personnes font comme eux. Las de réprimander tout le monde pour le même motif, le consistoire fait publier en chaire que ceux qui vont au sermon seront suspendus des sacrements[663]. Quelques jours plus tard, le succès de Coton est tel qu’on décide d’en saisir le synode provincial[664], lequel fait un article spécial contre ceux qui «vont ouïr les prescheurs de la papauté[665]»; et cet article est publié en chaire «les deux sènes du jour de Pasques[666]».

On voit que les pasteurs avaient fort à faire pour combattre les jésuites et le P. Coton. Et ils n’avaient pas seulement à défendre les parents, mais encore les enfants. Il arrivait, en effet, que certains réformés envoyaient leur fille aux «nonnains»[667] et leur fils aux Jésuites. J’ai parlé de l’obstination que la femme du lieutenant Favier mit à ne pas retirer ses enfants aux Jésuites d’Avignon. Menaces du consistoire, prières, rien n’y fit[668]. Elle exposa un jour pourquoi elle ne voulait pas y consentir. La délibération est intéressante; on lui demande pourquoi elle ne rappelle pas ses enfants: «A respondu que c’est à cause que le collège de ceste ville [de Nîmes] n’est si bien réglé qu’il seroit requis, et elle a desir de les advancer comme elle en est obligée. Et, par l’expérience, despuis que ses enfantz sont en Avignon, ilz sont plus retenus, avec plus d’instruction qu’ilz n’avoient lhors qu’ilz estoient en ceste ville. Et c’est pourquoy elle est résolue de les fere estudier. Et si on a tant de désir qu’elle les tire de là, a requis de luy indiquer quelque lieu hors de ceste ville pour les y fere estudier.—Luy a esté indiqué les collèges de Genève, Montpelier et Montauban.—A respondu qu’elle n’a poinct ouy parler du collège de Montauban et qu’elle s’en informera, et, si elle est asseurée que ses enfantz y facent profit, elle y advisera.» On la censure et on la menace de la suspendre publiquement des sacrements, ce à quoi elle répond: «qu’elle n’est poinct de deux cens et que c’est le pis qu’on luy a peu faire, et de la publier qu’on ne peult parce qu’on n’a pas publié personne de plusieurs que ont norri leurs enfantz aux Jésuites[669]». Ainsi, un certain nombre de fidèles confiaient leurs enfants à la Compagnie de Jésus, qui en devait préparer singulièrement les conversions.

On comprend que les raides huguenots aient détesté leurs adversaires dont la propagande souple et obstinée leur faisait tant de mal. Ils auraient bien voulu que l’ordonnance du Parlement concernant l’expulsion de la Compagnie fût exécuté[670]. Mais le Parlement de Toulouse était favorable aux Jésuites: pour répondre à l’arrêt du 18 août 1598, défendant aux Français d’envoyer leurs enfants aux collèges des Jésuites, même à l’étranger, il en rendit un autre, le 23 septembre de la même année, qui interdisait, dans toute l’étendue de sa juridiction, d’inquiéter les prêtres et les écoliers de la Compagnie de Jésus[671]. Ceux-ci conservèrent donc leurs collèges[672], et j’ai montré que leur instruction était appréciée de certains huguenots même. On trouve partout la preuve de leur influence. Les précautions disciplinaires que prennent les assemblées contre l’introduction des «superstitions» catholiques en témoignent[673]. Le chapitre de Saint-Gilles envoie exprès son syndic à Avignon chercher un prédicateur jésuite[674]. Ceux de l’église de Nîmes réclament au synode un pasteur dont ils ont grand besoin «pour estres assaliz des Jésuites les plus doctes et disertz que les papistes puissent recouvrer[675]». Les protestants de la province demandent continuellement que la Compagnie de Jésus soit expulsée tout au moins des villes qui leur appartiennent. Ainsi lorsque le lieutenant-général Anne de Ventadour[676] vient à Montpellier, «le consistoire de Montpellier est chargé de faire représenter à M. de Ventadour le danger qu’il y a» à introduire les Jésuites «en ceste province[677]». En 1600, en 1601, les réformés prient le roi de leur défendre l’entrée des villes de sûreté et d’interdire leurs collèges «nouvellement établis[678]». C’est montrer une véritable terreur de l’influence jésuitique.

Mais les huguenots avaient aussi leur propagande bien organisée. J’ai dit ailleurs[679] qu’ils s’occupaient des convertis, les soutenaient de leurs deniers, leur faisaient apprendre un métier: cela permettait aux prêtres et aux moines d’adopter la confession de foi des églises réformées sans risquer de mourir de faim. Certains devenaient pasteurs, comme cet ancien cordelier, nommé Tolosani, qui, le 15 décembre 1596, «proposa à Castres, et alla être ministre à Vabres[680]».

Le synode nat. de Saumur (1596) décide qu’on enregistrera le nom des convertis et qu’on leur fera, si possible, signer leur acte de conversion[681]; on doit spécifier en termes exprès le renoncement à la messe dans leur réception[682]. Ce règlement paraît avoir été observé dans le colloque de Nîmes: je trouve, par exemple, dans le registre du consistoire d’Aimargues, la mention suivante: «Le 12e d’aoust 1601, Jean Nivolat, d’Aymargues, s’est présenté au consistoire pour estre receu en l’église, et, après avoir renié la messe et toute idolâtrie pour vivre au pur service de Dieu, a esté exhorté de se présenter le Dimanche suyvant pour estre receu devant toute l’église[683]». C’est sous cette forme généralement que sont enregistrés les actes de conversion.