Je retourne à mon auberge ordinaire: je cherche une voiture, et, sans m'embarrasser d'équipages, je prends la route de Turin pour me rendre en Espagne par la France; mais avant je mets dans un paquet une note de trois cents sequins sur la banque, et la lettre qui suit:
À ma chère Biondetta.
«Je m'arrache d'auprès de vous, ma chère Biondetta, et ce serait m'arracher à la vie si l'espoir du plus prompt retour ne consolait mon cœur. Je vais voir ma mère: animé par votre charmante idée, je triompherai d'elle, et viendrai former avec son aveu une union qui doit faire mon bonheur. Heureux d'avoir rempli mes devoirs avant de me donner tout entier à l'amour, je sacrifierai à vos pieds le reste de ma vie! Vous connaîtrez un Espagnol, ma chère Biondetta: vous jugerez, d'après sa conduite, que, s'il obéit au devoir du sang, il sait également satisfaire aux autres. En voyant l'heureux effet de ses préjugés, vous ne taxerez pas d'orgueil le sentiment qui l'y attache. Je ne puis douter de votre amour: il m'avait voué une entière obéissance; je le reconnaîtrai encore mieux par cette faible condescendance à des vues qui n'ont pour objet que notre commune félicité. Je vous envoie ce qui peut être nécessaire pour l'entretien de notre maison. Je vous enverrai d'Espagne ce que je croirai le moins indigne de vous, en attendant que la plus vive tendresse qui fût jamais vous ramène pour toujours votre esclave.»
Je suis sur la route de l'Estramadure. Nous étions dans la plus belle saison, et tout semblait se prêter à l'impatience que j'avais d'arriver dans ma patrie. Je découvrais déjà les clochers de Turin, lorsqu'une chaise de poste assez mal en ordre, ayant dépassé ma voiture, s'arrête et me laisse voir, à travers une portière, une femme qui fait des signes et s'élance pour en sortir.
Mon postillon s'arrête de lui-même; je descends, et reçois Biondetta dans mes bras; elle y reste pâmée sans connaissance; elle ne put dire que ce peu de mots: «Alvare! vous m'avez abandonnée.»
Je la porte dans la chaise, seul endroit où je pusse l'asseoir commodément: elle était heureusement à deux places. Je fais mon possible pour lui donner plus d'aisance à respirer, en la dégageant de ceux de ses vêtements qui la gênent; et, la soutenant entre mes bras, je continue ma route dans la situation que l'on peut imaginer.
Nous arrêtons à la première auberge de quelque apparence: je fais porter Biondetta dans la chambre la plus commode. Je la fais mettre sur un lit et m'assieds à côté d'elle. Je m'étais fait apporter des eaux spiritueuses, des élixirs propres à dissiper un évanouissement. À la fin, elle ouvre les yeux.
«On a voulu ma mort encore une fois, dit-elle; on sera satisfait.—Quelle injustice! lui dis-je: un caprice vous fait vous refuser à des démarches senties et nécessaires de ma part. Je risque de manquer à mon devoir si je ne sais pas vous résister, et je m'expose à des désagréments, à des remords qui troubleraient la tranquillité de notre union. Je prends le parti de m'échapper pour aller chercher l'aveu de ma mère.
—Eh! que ne me faites-vous connaître votre volonté, cruel? Ne suis-je pas faite pour vous obéir? Je vous aurais suivi. Mais m'abandonner seule, sans protection, à la vengeance des ennemis que je me suis faits pour vous; me voir exposée par votre faute aux affronts les plus humiliants...
—Expliquez-vous, Biondetta: quelqu'un aurait-il osé?...—Et qu'avait-on à risquer contre un être de mon sexe, dépourvu d'aveu comme de toute assistance? L'indigne Bernadillo nous avait suivis à Venise: à peine avez-vous disparu, qu'alors, cessant de vous craindre, impuissant contre moi depuis que je suis à vous, mais pouvant troubler l'imagination des gens attachés à mon service, il a fait assiéger par des fantômes de sa création votre maison de la Brenta. Mes femmes effrayées m'abandonnent. Selon un bruit général, autorisé par beaucoup de lettres, un lutin a enlevé un capitaine aux gardes du roi de Naples et l'a conduit à Venise. On assure que je suis ce lutin, et cela se trouve presque avéré par les indices. Chacun s'écarte de moi avec frayeur. J'implore de l'assistance, de la compassion; je n'en trouve pas. Enfin l'or obtient ce que l'on refuse à l'humanité. On me vend fort cher une mauvaise chaise. Je trouve des guides, des postillons: je vous suis...»