Ma fermeté pensa s'ébranler au récit des disgrâces de Biondetta. «Je ne pouvais, lui dis-je, prévoir des événements de cette nature. Je vous avais vue l'objet des égards, des respects des habitants des bords de la Brenta. Ce qui vous semblait si bien acquis, pouvais-je imaginer qu'on vous le disputerait en mon absence? Ô Biondetta! vous êtes éclairée; ne deviez-vous pas prévoir qu'en contrariant des vues aussi raisonnables que les miennes, vous me porteriez à des résolutions désespérées? Pourquoi?...

—Est-on toujours maîtresse de ne pas contrarier? Je suis femme par mon choix, Alvare, mais je suis femme enfin, exposée à ressentir toutes les impressions; je ne suis pas de marbre. J'ai choisi entre les zones la matière élémentaire dont mon corps est composé: elle est très susceptible; si elle ne l'était pas, je manquerais de sensibilité; vous ne me feriez rien éprouver, et je vous deviendrais insipide. Pardonnez-moi d'avoir couru les risques de prendre toutes les imperfections de mon sexe, pour en réunir, si je pouvais, toutes les grâces; mais la folie est faite, et, constituée comme je suis à présent, mes sensations sont d'une vivacité dont rien n'approche: mon imagination est un volcan. J'ai, en un mot, des passions d'une violence qui devrait vous effrayer si vous n'étiez pas l'objet de la plus emportée de toutes, et si nous ne connaissions pas mieux les principes et les effets de ces élans naturels, qu'on ne les connaît à Salamanque. On leur y donne des noms odieux; on parle au moins de les étouffer. Étouffer une flamme céleste, le seul ressort au moyen duquel l'âme et le corps peuvent agir réciproquement l'un et l'autre, et se forcer de concourir au maintien nécessaire de leur union! Cela est bien imbécile, mon cher Alvare! Il faut régler ses mouvements, mais quelquefois il faut leur céder; si on les contrarie, si on les soulève, ils échappent tous à la fois, et la raison ne sait plus où s'asseoir pour gouverner. Ménagez-moi dans ces moments-ci, Alvare; je n'ai que six mois, je suis dans l'enthousiasme de tout ce que j'éprouve; songez qu'un de vos refus, un mot que vous me dites inconsidérément, indigne l'amour, révolte l'orgueil, éveille le dépit, la défiance: la crainte: que dis-je? Je vois d'ici ma pauvre tête perdue, et mon Alvare aussi malheureux que moi!

—Ô Biondetta! repartis-je, on ne cesse pas de s'étonner auprès de vous; mais je crois voir la nature même dans l'aveu que vous faites de vos penchants. Nous trouverons des ressources contre eux dans notre tendresse mutuelle. Que ne devons-nous pas espérer d'ailleurs des conseils de la digne mère qui va nous recevoir dans ses bras? Elle vous chérira, tout m'en assure, et tout nous aidera à couler des jours heureux...—Il faut vouloir ce que vous voulez, Alvare. Je connais mieux mon sexe et n'espère pas autant que vous; mais je veux vous obéir pour vous plaire, et je me livre.»

Satisfait de me trouver sur la route de l'Espagne, de l'aveu et en compagnie de l'objet qui avait captivé mes sens, je m'empressai de chercher le passage des Alpes pour arriver en France; mais il semblait que le ciel me devenait contraire depuis que je n'étais pas seul: des orages affreux suspendent ma course, et rendent les chemins impraticables. Les chevaux s'abattent: ma voiture, qui semblait neuve et bien assemblée, se dément à chaque poste, et manque par l'essieu, ou par le train, ou par les roues. Enfin, après des traverses infinies, je parviens au Col-de-Tende.

Parmi les sujets d'inquiétude, les embarras que me donnait un voyage contrarié, j'admirais le personnage de Biondetta. Ce n'était plus cette femme tendre, triste ou emportée que j'avais vue; il semblait qu'elle voulût soulager mon ennui en se livrant aux saillies de la gaîté la plus vive, et me persuader que les fatigues n'avaient rien de rebutant pour elle.

Tout ce badinage agréable était mêlé de caresses trop séduisantes pour que je pusse m'y refuser: je m'y livrais, mais avec réserve: mon orgueil compromis servait de frein à la violence de mes désirs. Elle lisait trop bien dans mes yeux, pour ne pas juger de mon désordre et chercher à l'augmenter. Je fus en péril, je dois en convenir. Une fois entre autres, si une roue ne se fût brisée, je ne sais ce que le point d'honneur fût devenu. Cela me mit un peu plus sur mes gardes pour l'avenir.

Après des fatigues incroyables, nous arrivâmes à Lyon. Je consentis, par attention pour elle, à m'y reposer quelques jours. Elle arrêtait mes regards sur l'aisance, la facilité des mœurs de la nation française. «C'est à Paris, c'est à la cour que je voudrais vous voir établi. Les ressources d'aucune espèce ne vous y manqueront; vous ferez la figure qu'il vous plaira de faire, et j'ai des moyens sûrs de vous y faire jouer le plus grand rôle; les Français sont galants: si je ne présume point trop de ma figure, ce qu'il y aurait de plus distingué parmi eux viendrait me rendre hommage, et je les sacrifierais tous à mon Alvare. Le beau sujet de triomphe pour une vanité espagnole!»

Je regardai cette proposition comme un badinage. «Non, dit-elle, j'ai sérieusement cette fantaisie.—Partons donc bien vite pour l'Estramadure, répliquai-je, et nous reviendrons faire présenter à la cour de France l'épouse de don Alvare Maravillas; car il ne vous conviendrait pas de ne vous y montrer qu'en aventurière.

—Je suis sur le chemin de l'Estramadure, dit-elle; il s'en faut bien que je la regarde comme le terme où je dois trouver mon bonheur; comment ferais-je pour ne jamais la rencontrer?»

J'entendais, je voyais sa répugnance, mais j'allais à mon but et je me trouvai bientôt sur le territoire espagnol. Les obstacles imprévus, les fondrières, les ornières impraticables, les muletiers ivres, les mulets rétifs, me donnaient encore moins de relâche que dans le Piémont et la Savoie.