On dit beaucoup de mal des aubergistes d'Espagne, et c'est avec raison; cependant, je m'estimais heureux quand les contrariétés éprouvées pendant le jour ne me forçaient pas de passer une partie de la nuit dans la campagne ou dans une grange écartée.

«Quel pays allons-nous chercher, disait-elle, à en juger par ce que nous éprouvons: En sommes-nous encore beaucoup éloignés?

—Vous êtes, repris-je, en Estramadure, et à dix lieues tout au plus du château de Maravillas....

—Nous n'y arriverons certainement pas; le ciel nous en défend les approches. Voyez les vapeurs dont il se charge.»

Je regardai le ciel, et jamais il ne m'avait paru plus menaçant. Je fis apercevoir à Biondetta que la grange où nous étions pouvait nous garantir de l'orage. «Nous garantira-telle aussi du tonnerre? me dit-elle...—Eh! que vous fait le tonnerre, à vous, habituée à vivre dans les airs, qui l'avez vu tant de fois se former, et devez si bien connaître son origine physique?...—Je ne craindrais pas si je la connaissais moins; je me suis soumise, pour l'amour de vous, aux causes physiques, et je les appréhende, parce qu'elles tuent et qu'elles sont physiques.»

Nous étions sur deux tas de paille aux deux extrémités de la grange. Cependant l'orage approche et mugit d'une manière épouvantable. Le ciel paraissait un brasier agité par les vents en mille sens contraires; les coups de tonnerre, répétés par les antres des montagnes voisines, retentissaient horriblement autour de nous. Ils ne se succédaient pas, ils semblaient s'entre-heurter. Le vent, la grêle, la pluie se disputaient entre eux à qui ajouterait le plus à l'horreur de l'effroyable tableau dont nos sens étaient affligés. Il part un éclair qui semble embraser notre asile. Un coup effroyable suit. Biondetta, les yeux fermés, les doigts dans les oreilles, vient se précipiter dans mes bras. «Ah! Alvare! je suis perdue...»

Je veux la rassurer. «Mettez la main sur mon cœur,» disait-elle. Elle me la place sur sa gorge; et, quoiqu'elle se trompât en me faisant appuyer sur un endroit où le battement ne devait pas être le plus sensible, je démêlai que le mouvement était extraordinaire. Elle m'embrassait de toutes ses forces, et redoublait à chaque éclair. Enfin, un coup, plus effrayant que tous ceux qui s'étaient fait entendre, part. Biondetta s'y dérobe de manière qu'en cas d'accident il ne pût la frapper avant de m'avoir atteint moi-même le premier.

Cet effet de la peur me parut singulier, et je commençai à appréhender pour moi, non les suites de l'orage, mais celles d'un complot formé dans sa tête de vaincre ma résistance à ses vues. Quoique plus transporté que je ne puis le dire, je me lève: «Biondetta, lui dis-je, vous ne savez ce que vous faites. Calmez cette frayeur; ce tintamarre ne menace ni vous ni moi.»

Mon flegme dut la surprendre; mais elle pouvait me dérober ses pensées en continuant d'affecter du trouble. Heureusement la tempête avait fait son dernier effort. Le ciel se nettoyait, et bientôt la clarté de la lune nous annonça que nous n'avions plus rien à redouter du désordre des éléments.

Biondetta demeurait à la place où elle s'était mise. Je m'assis auprès d'elle sans proférer une parole: elle fit semblant de dormir, et je me mis à rêver plus tristement que je n'eusse encore fait depuis le commencement de mon aventure, sur les suites nécessairement fâcheuses de ma passion. Je ne donnerai que le canevas de mes réflexions. Ma maîtresse était charmante, mais je voulais en faire ma femme.