Combattu par les passions les plus violentes, je tombe à genoux. «Ô Biondetta! m'écriai-je, vous ne voyez pas mon cœur! vous cesseriez de le déchirer.

—Vous ne me connaissez pas, Alvare, et me ferez cruellement souffrir avant de me connaître. Il faut qu'un dernier effort vous dévoile mes ressources, et ravisse si bien et votre estime et votre confiance, que je ne sois plus exposée à des partages humiliants ou dangereux; vos pythonisses sont trop d'accord avec moi pour ne pas m'inspirer de justes terreurs. Qui m'assure que Soberano, Bernadillo, vos ennemis et les miens, ne soient pas cachés sous ces masques? Souvenez-vous de Venise. Opposons à leurs ruses un genre de merveilles qu'ils n'attendent sans doute pas de moi. Demain j'arrive à Maravillas, dont leur politique cherche à m'éloigner; les plus avilissants, les plus accablants de tous les soupçons vont m'y accueillir, mais dona Mencia est une femme juste, estimable; votre frère a l'âme noble, je m'abandonnerai à eux. Je serai un prodige de douceur, de complaisance, d'obéissance, de patience; j'irai au-devant des épreuves.» Elle s'arrête un moment. «Sera-ce assez t'abaisser, malheureuse sylphide? s'écrie-t-elle d'un ton douloureux.» Elle veut poursuivre; mais l'abondance des larmes lui ôte l'usage de la parole.

Que deviens-je à ces témoignages de passion, ces marques de douleur, ces résolutions dictées par la prudence, ces mouvements d'un courage que je regardais comme héroïque! Je m'assieds auprès d'elle: j'essaye de la calmer par mes caresses; mais d'abord on me repousse; bientôt après je n'éprouve plus de résistance sans avoir sujet de m'en applaudir; la respiration s'embarrasse, les yeux sont à demi fermés, le corps n'obéit qu'à des mouvements convulsifs, une froideur suspecte s'est répandue sur toute la peau, le pouls n'a plus de mouvement sensible, et le corps paraîtrait entièrement inanimé si les pleurs ne coulaient pas avec la même abondance.

Ô pouvoir des larmes! c'est sans doute le plus puissant de tous les traits de l'amour! Mes défiances, mes résolutions, mes serments tout est oublié. En voulant tarir la source de cette rosée précieuse, je me suis trop approché de cette bouche où la fraîcheur se réunit au doux parfum de la rose; et, si je voulais m'en éloigner, deux bras, dont je ne saurais peindre la blancheur, la douceur et la forme, sont des liens dont il me devient impossible de me dégager . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

—Ô mon Alvare! s'écria Biondetta: j'ai triomphé, je suis le plus heureux de tous les êtres.

Je n'avais pas la force de parler, j'éprouvais un trouble extraordinaire: je dirai plus; j'étais honteux, immobile. Elle se précipite à bas du lit: elle est à mes genoux; elle me déchausse. «Quoi! chère Biondetta, m'écrai-je, quoi! vous vous abaissez?...—Ah! répond-elle, ingrat, je te servais lorsque tu n'étais que mon despote: laisse-moi servir mon amant.»

Je suis dans un moment débarrassé de mes hardes: mes cheveux, ramassés avec ordre, sont arrangés dans un filet qu'elle a trouvé dans sa poche. Sa force, son activité, son adresse ont triomphé de tous les obstacles que je voulais opposer. Elle fait avec la même promptitude sa petite toilette de nuit, éteint le flambeau qui nous éclairait, et voilà les rideaux tirés.

Alors, avec une voix à la douceur de laquelle la plus délicieuse musique ne saurait se comparer: «Ai-je fait, dit-elle, le bonheur de mon Alvare, comme il a fait le mien? Mais non: je suis encore la seule heureuse: il le sera, je le veux; je l'enivrerai de délices; je le remplirai de sciences; je l'élèverai au faîte des grandeurs. Voudras-tu, mon cœur, voudras-tu être la créature la plus privilégiée, te soumettre, avec moi, les hommes, les éléments, la nature entière?

—Ô ma chère Biondetta! lui dis-je, quoiqu'en faisant un peu d'effort sur moi-même, tu me suffis: tu remplis tous les vœux de mon cœur....

—Non, non, répliqua-t-elle vivement, Biondetta ne doit pas te suffire; ce n'est pas là mon nom: tu me l'avais donné, il me flattait; je le portais avec plaisir: mais il faut que tu saches qui je suis.... Je suis le Diable, mon cher Alvare, je suis le Diable....»