—Ah! vous me la pardonnerez, lui dis-je: j'en suis sûr. Quoique vous m'ayez empêché de m'instruire comme je pouvais l'être, dès à présent j'en sais assez...
—Pour faire quelque extravagance. Je suis furieuse, mais ce n'est pas ici le temps de quereller; si nous sommes dans le cas de nous manquer d'égards, nous en devons à nos hôtes. On va se mettre à table, et je m'y assieds à côté de vous: je ne prétends plus souffrir que vous m'échappiez.»
Dans le nouvel arrangement du banquet, nous étions assis vis-à-vis des nouveaux mariés. Tous deux sont animés par les plaisirs de la journée: Marcos a les regards brûlants, Luisia les a moins timides: la pudeur s'en venge et lui couvre les joues du plus vif incarnat. Le vin de Xérès fait le tour de la table et semble en avoir banni jusqu'à un certain point la réserve: les vieillards mêmes, s'animant du souvenir de leurs plaisirs passés, provoquent la jeunesse par des saillies qui tiennent moins de la vivacité que de la pétulance. J'avais ce tableau sous les yeux: j'en avais un plus mouvant, plus varié, à côté de moi.
Biondetta, paraissant tour à tour livrée à la passion ou au dépit, la bouche armée des grâces fières du dédain, ou embellie par le sourire, m'agaçait, me boudait, me pinçait jusqu'au sang, et finissait par me marcher doucement sur les pieds. En un mot, c'était en un moment, une faveur, un reproche, un châtiment, une caresse, de sorte que, livré à cette vicissitude de sensations, j'étais dans un désordre inconcevable.
Les mariés ont disparu: une partie des convives les a suivis pour une raison ou pour une autre. Nous quittons la table. Une femme, c'était la tante du fermier, et nous le savions, prend un flambeau de cire jaune, nous précède, et, en la suivant, nous arrivons dans une petite chambre de douze pieds en carré: un lit qui n'en a pas quatre de largeur, une table et deux siéges en font l'ameublement. «Monsieur et madame, nous dit notre conductrice, voilà le seul appartement que nous puissions vous donner.» Elle pose son flambeau sur la table et nous laisse seuls.
Biondetta baisse les yeux. Je lui adresse la parole: «Vous avez donc dit que nous étions mariés?
—Oui, répond-elle, je ne pouvais dire que la vérité. J'ai votre parole, vous avez la mienne. Voilà l'essentiel. Vos cérémonies sont des précautions prises contre la mauvaise foi, et je n'en fais point de cas. Le reste n'a pas dépendu de moi. D'ailleurs, si vous ne voulez pas partager le lit que l'on nous abandonne, vous me donnerez la mortification de vous voir passer la nuit mal à votre aise. J'ai besoin de repos: je suis plus que fatiguée, je suis excédée de toutes les manières.» En prononçant ces paroles du ton le plus animé, elle s'étend dessus le lit, le nez tourné vers la muraille. «Eh quoi! m'écriai-je, Biondetta, je vous ai déplu, vous êtes sérieusement fâchée! comment puis-je expier ma faute? demandez ma vie.
—Alvare, me répond-elle sans se déranger, allez consulter vos Égyptiennes sur les moyens de rétablir le repos dans mon cœur et dans le vôtre.
—Quoi! l'entretien que j'ai eu avec ces femmes est le motif de votre colère? Ah! vous allez m'excuser, Biondetta; si vous saviez combien les avis qu'elles m'ont donnés sont d'accord avec les vôtres, et qu'elles m'ont enfin décidé à ne point retourner au château de Maravillas. Oui, c'en est fait, demain, nous partons pour Rome, pour Venise, pour Paris, pour tous les lieux que vous voudrez que j'aille habiter avec vous. Nous y attendrons l'aveu de ma famille...»
À ce discours, Biondetta se retourne. Son visage était sérieux et même sévère. «Vous rappelez-vous, ce que je suis, ce que j'attendais de vous, ce que je vous conseillais de faire? Quoi! lorsqu'on me servant avec discrétion des lumières dont je suis douée, je n'ai pu vous amener à rien de raisonnable, la règle de ma conduite et de la vôtre sera fondée sur les propos de deux êtres, les plus dangereux pour vous et pour moi, s'ils ne sont pas les plus méprisables. Certes, s'écria-t-elle dans un transport de douleur, j'ai toujours craint les hommes, j'ai balancé pendant des siècles à faire un choix, il est fait, il est sans retour. Je suis bien malheureuse!... Alors elle fond en larmes, dont elle cherche à me dérober la vue.