L'intéressante Primrose revenait à elle-même par degrés. Un moment lucide était suivi presque aussitôt d'un nouveau désordre dans les idées. La faiblesse, dans tous les cas, l'empêchait même d'articuler des plaintes. Peu à peu, les gelées qu'on la forçait de prendre la disposent au sommeil, et l'on s'écarte d'elle avec prudence pour la laisser jouir du bienfait de la nature.
Une heure de repos lui a rendu l'usage de la réflexion; elle ouvre les yeux. Les rideaux du lit sont fermés, mais ils lui laissent entrevoir la lumière des bougies dont la chambre est éclairée. Elle se rappelle les bruits dont ses oreilles ont été frappées dans les courts intervalles où elle a été rendue à elle-même. Bientôt reviennent en foule les idées de sa fuite, de son embarquement, du naufrage de la barque, même de la planche à laquelle elle avait confié son salut.
«Où suis-je? dit-elle. M'aurait-on ramenée au château de mon père? mais ce n'est pas ici mon lit. J'entends parler bas... J'avais perdu connaissance. Ne témoignons point que je l'ai recouvrée. Épions ce qui m'entoure ici; et si tout nous y est étranger, dérobons, s'il est possible, le secret de ma position.»
Elle finissait de former son petit plan. Une femme vient de soulever le rideau, s'approche d'elle, lui met la main près de la bouche. «C'est, dit-elle, la respiration d'un enfant. Elle dort encore; allez, Suzanne, allez dire à Guaiziek d'apporter un bouillon.»
Cela était prononcé d'un ton rempli d'intérêt. Mais quel sujet d'inquiétude pour Sibille. L'ordre dont Suzanne était porteuse était donné en langage breton. Il s'adressait à une nommée Guaiziek; l'idiome, ainsi que le nom, rappelaient à la tremblante belle le pays dont elle avait voulu s'éloigner. La tempête l'aurait-elle rejetée sur les côtes de Bretagne, si dangereuses pour elle?
On apporte le bouillon. Les rideaux du lit sont ouverts. La belle, ayant la main sur les yeux, comme par l'effet d'un mouvement naturel, déguise l'attention qu'elle va donner à ce qui l'environne.
Ce sont trois femmes et un homme, d'une prestance imposante, et presque héroïque.
«Prenez sa main, mon prince, disait la femme dont elle avait déjà entendu la voix. Nous allons lui soulever la tête.»
Le cavalier prend la main, la baise avec transport; Primrose ne la retire point. Les yeux fermés, elle se laisse donner le bouillon, sans paraître le prendre. «Vive dieu! mon prince, nous sauverons notre ange. Voyez ses meurtrissures, elles sont bien noires; c'est bon signe. Suzanne, apportez-moi du camphre.»
La main de Primrose restait comme dépourvue de sentiment entre celles de l'homme qui s'en était saisi.