Deux parfaitement beaux yeux, pleins d'une langueur attendrissante, démontrant une touchante sensibilité à ce qui les environne, éveilleraient une véritable compassion dans l'âme la plus endurcie. Ils font un tout autre effet sur Lionel. S'il a dû faire des sacrifices, ils sont faits; c'est à lui à en exiger à son tour; mais il lui en faut dont son orgueil puisse s'applaudir; tout autre serait vil a ses yeux.

À mesure que la pâleur, occasionnée par l'effroi, la fatigue, l'épuisement et la défaillance, se dissipe, on voit renaître les lis et les roses sur un teint où le printemps de l'âge développe ses plus brillants trésors. Le retour de la santé s'annonce avec la pompe de la beauté dans toute sa fraîcheur. La belle Primrose a risqué de répondre, par quelques signes, par des mots obligeants, à ce qu'on lui dit de flatteur, au vif intérêt dont elle paraît être l'objet.

Enfin le temps est venu pour Bazilette d'entamer le chapitre des confidences. Un signe qu'elle fait et qu'on entend, éloignant les importuns, la laisse seule avec la convalescente; et la conversation critique va commencer.

«Oh! belle entre toutes les belles! Savez-vous où vous êtes?—Non, mademoiselle, lui répond faiblement Sibille.

—Pauvre enfant, précipitée des nues dans le sein des mers, la Providence vous y ménageait un berceau où rien ne pourra vous manquer.»

Après ce début, l'adroite gouvernante passe à l'histoire des procédés secourables de Lionel à l'égard de la belle naufragée: l'éloge de l'intelligence, de l'âme, du courage, des vertus du prince, s'y mêle naturellement et orne le récit d'un trait de bienfaisance et d'humanité, paraissant s'élever au-dessus de la règle ordinaire et dont il est seul le héros.

Primrose, ayant déjà tout appris, feignait néanmoins de tout apprendre; mais elle n'en témoigne pas une moindre surprise de se voir tombée dans des mains aussi humaines, aussi généreuses. Les bienfaits dont elle avait à se louer devenaient d'autant plus touchants pour elle, qu'ils partaient d'une main aussi élevée, et empruntaient un nouveau lustre à ses yeux, de la noblesse de leur origine.

«À présent, dit Bazilette, nous attendons la récompense des soins dont vous voulez bien vous louer. Faites-nous connaître la personne à qui nous avons le bonheur de rendre quelques services. C'est pour payer notre zèle et non pour l'encourager, vos beautés, votre douceur, le charme qui vous environne, l'ont déjà porté à l'excès où il peut atteindre. Dites-nous par quel coup de fortune, une personne de votre âge, aussi faible que vous l'êtes, a pu être livrée aux hasards de la mer sur une faible barque de pêcheurs.

—Hélas! mademoiselle! voici mon histoire. Mon père, encore à la fleur de l'âge, est affligé d'un mal extraordinaire, contre lequel les dernières ressources de la médecine ont échoué. Un saint personnage a eu la révélation que ce mal ne pouvait être guéri si je n'entreprenais le pèlerinage de Saint-Jacques-de-Compostelle. J'en ai solennellement fait le vœu. Le voyage par terre était effrayant. Nous avions une barque. J'ai imaginé, allant de côte en côte, pouvoir gagner le golfe de Gascogne, en profitant des beaux temps de la saison. J'en devais partir pour l'Espagne, avec un de mes frères qui m'accompagnait. Vous savez le reste de ma fâcheuse aventure.

—Elle est bien malheureuse, madame, dit Bazilette; d'autant que, selon l'apparence, monsieur votre frère aura péri; mais vous devez avoir fait encore d'autres pertes: au moins, si l'on en juge par les effets trouvés dans vos poches.»