Ici, la rougeur monta au visage de Primrose. Elle la surmonte. «J'y avais, puisque vous le savez, mademoiselle, une somme suffisante pour accomplir l'objet que je m'étais proposé de suivre, et faire une offrande sur le lieu, avec quelques portraits de famille. Mes seules pertes, d'ailleurs, sont ma capeline, mon camail, mon bourdon et mon chapelet. Ce sont des choses nécessaires, dans ma position, mais de peu de valeur en elles-mêmes. Mais mon pauvre frère! mademoiselle; mais l'homme qui nous conduisait! voilà de véritables objets de regret.

—Tout n'est pas désespéré pour eux, madame; mais vos inquiétudes sont fondées, et je les partage: on n'a rien omis pour les secourir, s'il était possible de le faire, ou pour les retrouver. Tout a été inutile. Je vous fatigue un peu, promettez-m'en le pardon, et accordez-m'en le signe, en nous apprenant le nom de famille de celle à qui nous nous sommes absolument dévoués.

—Je suis forcée à le taire, répondit la belle convalescente; mon vœu m'oblige à voyager humble, et absolument inconnue.»

Sibille prononça difficilement ces dernières paroles. Bazilette, la supposant fatiguée, termina la conversation, pour en aller rendre compte à Lionel.

Le prince l'écoute pendant quelque temps sans l'interrompre: puis, éclatant tout à coup: «Ô la touchante humilité, qui voyage avec une galerie de portraits de famille, enrichie de pierres précieuses! Ô la dévote pèlerine, avec ses jolis petits reliquaires! Ô la prudente famille, qui abandonne tout son espoir sur un misérable bateau de pêcheur, pour venir du milieu de la Manche chercher le golfe de Gascogne! Tu sais, ma chère Bazilette, mêler un peu de vérité dans tes propos, pour leur en donner la couleur, et tu dois t'y connaître. Y en a-t-il la plus légère apparence dans ce récit?

—Je ne sais, mon prince; mais ses yeux sont tellement d'accord avec ses discours; ce qui sort de sa bouche a tant de naïveté, tant de grâces; le son de sa voix a une si agréable mélodie, qu'en l'écoutant on est comme enchanté. Il faut être tiré du cercle de cette illusion pour trouver ce qu'on a entendu invraisemblable.

—Nous pensions, dit Lionel, avoir sauvé des flots une très jolie créature humaine; et, si je n'avais pas vu ses petits pieds faits au tour, je croirais avoir attiré une sirène dans mon palais. Elle me tourne la tête: elle m'occupe, à ne pas me laisser de repos. Mais j'en jure par Merlin; cette enchanteresse ne m'échappera pas. Elle n'a pas fait cette histoire pour être crue, elle se couvre d'un voile dont elle veut bien qu'on aperçoive la faiblesse; notre opinion sur elle va s'égarer; l'imagination s'enflammera, et l'enthousiasme va lui créer une magnifique existence. Le beau plan, ma Bazilette, pour surprendre et soumettre un cœur comme le mien! Elle me pique à mon propre jeu. Je n'aurai point trouvé de femme qui ne m'ait dit plus qu'elle ne savait, et les flots en ont jeté une sur mon rivage, plus muette que les poissons. Elle me taira même.... Avant de sortir d'ici, elle recevra de moi une leçon de maître. Retourne vers elle: comble-la discrètement de soins. Si elle paraît assez reposée pour me recevoir, tu me feras avertir. Mais non. Si je la vois, je serai tenté de lui faire l'aveu de ma passion. Je me laisserais emporter et m'engagerais trop avant. Agissons prudemment. Sois mon interprète. Fais valoir, avec mes avantages naturels, ma solidité dans mes goûts, ma sensibilité aux bontés dont on m'honore, ce qu'elle peut se promettre enfin d'un homme passionné, puissant et magnifique. Quand ta parole m'engage trop, j'ai, tu le sais, la ressource de la désavouer. Fais, Bazilette, fais qu'elle puisse me sourire en me voyant, pense aux fossettes de ses joues, et imagine les grâces de ce sourire enchanteur, il doit faire oublier le plus beau lever du soleil. Mais je t'arrête trop longtemps; revole vers la dame actuelle de mes pensées, tâche de l'occuper de moi plus encore que je ne vais l'être d'elle.»

Bazilette est au chevet du lit de Primrose, et seule; car elle a renvoyé Suzanne sur un prétexte. L'aimable convalescente ne dort point. L'adroite confidente imagine un prétexte de faire l'éloge des qualités du cœur du héros dont elle est l'agent et l'interprète. La satisfaction qu'il éprouve en voyant sa charmante hôtesse est un canevas assez naturel pour cette brillante broderie. On ne parle ni de sa jeunesse, ni de l'éclat de son rang, ni des avantages de la figure. Il ne faut pas perdre du temps à rappeler ce qui s'annonce de soi-même. Mais on ne tarit point sur sa bonté, sur sa sensibilité, sur les excès où le porte sa reconnaissance.

Sibille écoute avec attention, et même avec une sorte de complaisance, et prend enfin la parole.

«Mon expérience, mademoiselle, suffirait pour me convaincre de la vérité du portrait du prince Lionel, que votre zèle même ne saurait avoir embelli. Jetée par la tempête, mon désastre et ma situation désespérée ont été mes seuls titres à des bontés dont on ne saurait évaluer le prix. Les offres les plus obligeantes viennent achever d'y mettre le comble. La sensibilité m'impose d'en user avec discrétion. Voici la seule épreuve à laquelle je compte mettre la générosité du prince. Mon devoir m'appelle à Compostelle. J'ai besoin de trouver un passage, à l'abri de l'autorité, pour me rendre le plus promptement possible au lieu de ma destination.