Ces considérations la forcent d'assister à une fête importune dont son prétendu triomphe est l'objet; la voilà reine du bal, où Lionel, sans se montrer plus confiant qu'à l'ordinaire, ose paraître bien plus ouvertement amoureux. Il semble que sa passion, en réveillant son courage, lui ait rendu les forces; il se montre aussi adroit à la danse qu'il a été résolu et ferme sur le champ de bataille; la grâce et la justesse animent tous ses mouvements. Bazilette, placée derrière le fauteuil de Primrose, la forçait de l'observer. «Voyez, lui disait-elle, si ce n'est pas un amour? Il est vainqueur partout; vous seule lui résistez. Qu'y gagnez-vous? Vous contrariez le destin: il vous a faits l'un pour l'autre.»

Sibille détourne l'oreille. Dans ce qu'elle voit, rien ne l'amuse. Les idées noires de la sanglante scène passée sous ses yeux ne sont point dissipées: elle a dansé, contre son goût; les démonstrations de la flamme de Lionel, moins discrètes qu'à l'ordinaire, lui semblent plus inquiétantes. Il est temps de se soustraire par la retraite à des amusements dont sa santé pourrait être altérée. Elle semble céder à ce seul motif, et se retire dans son appartement.

Les jours vont lui paraître plus longs que jamais. Il faut souffrir plus d'assiduités de la part de Lionel. Ce prince, sans parler de son dernier service, ou même souffrir qu'on en parle, en a pris le droit de se montrer amant plus à découvert. La belle, inquiète, se renferme dans son appartement le plus qu'il lui est possible. Là, se promenant seule sur une terrasse, d'où l'on découvre la rade de Bride et la mer, elle cherche à démêler, à l'horizon, s'il ne paraîtra pas quelque pavillon français, quelque bâtiment où elle puisse trouver un passage.

«Ah! Conant! disait-elle, si le bon Gérard et son fils n'étaient pas malheureusement péris; éclairé par eux sur l'endroit de la côte ou j'ai fait naufrage, vous voleriez à ma recherche, à mon secours! Que les esprits de l'air fassent passer ma voix jusqu'à vous, qu'ils vous instruisent du danger où je me trouve; poursuivie par un amant qui me désespère, et dont je dois à mon tour craindre le désespoir, en danger au moins d'être reconnue, renvoyée en Bretagne et livrée à Raimbert.»

Un jour, fixant avec attention ses regards sur les flots elle y voit flotter un pavillon normand. Le bâtiment qui l'arbore entre dans la rade de Bride, et y laisse tomber l'ancre; une chaloupe s'en détache, et vient à force de rames aborder au rivage.

Le cœur de la passionnée Sibille s'émeut à la vue de deux pèlerins qui ont pris terre. Plus elle considère, plus elle examine, plus elle demeure convaincue de ne s'être pas trompée: à la taille avantageuse, à la démarche, elle a reconnu Conant de Bretagne; c'est lui-même.

La joie la ferait éclater, si la réflexion ne la retenait. Tous deux étant reconnus, tous deux pourraient être compromis. Lionel s'est jusque-là montré généreux: mais Lionel est devenu rival de Conant, et peut employer, où il est, un pouvoir que rien ne balance.

Un premier mouvement suggère à Sibille d'écrire un billet, de le faire porter par une des femmes employées à la servir; elle rentre dans son appartement, tout occupée de ce projet.

Bazilette et Suzanne se sont absentées. Les enfants, dont la première est gouvernante sont malades: elle leur fait donner des secours, Guaiziek et sa compagne sont occupées à faire l'appartement.

Primrose, voyant qu'elle n'est point observée, conçoit le projet de gagner le bord de la mer, en descendant dans les cours des écuries du palais, par un escalier dérobé qui y conduit. Mais en traversant, elle pourrait être rencontrée sur les bords de la mer, et, dans le chemin, elle sera remarquée. Heureusement Guaiziek a déposé dans une garde-robe une cape dont elle s'enveloppe de la tête aux pieds, pour se garantir, quand elle sort, des injures du temps, et même des patins de fer, de l'espéce de ceux dont on fait encore usage aujourd'hui, pour s'élever au-dessus de la boue, enfin jusqu'à ses gants.