La possibilité du travestissement en fait sur-le-champ naître et exécuter le projet. Voilà Primrose enveloppée de tous les haillons de campagne de Guaiziek. Elle se précipite dans l'escalier dérobé, arpente à pas démesurés les cours, en imitant la marche hardie et la contenance de celle dont elle a pris la forme, et gagne en courant une porte qui donne sur la marine. Les pages, les valets qui l'aperçoivent du haut des fenêtres du palais, animent les chiens à courir après elle, en leur criant: Donne sur Guaiziek! donne sur Guaiziek! Il semble que le vent ait porté notre héroïne vers le rivage. Elle aborde le pèlerin qu'elle a très distinctement reconnu, le tire par le bras, lui parle à l'oreille. «Vous êtes Conant, ne témoignez ni trouble ni surprise: le plus léger mouvement vous expose. Je suis Sibille: répondez par monosyllabes; nous n'avons pas un moment à perdre.

«Disposez-vous à volonté de la chaloupe qui vous a conduit?—Oui.—Du bâtiment qui est dans la rade?—Oui.—Combien avez-vous embarqué d'ancres?—Quatre.—Sur combien êtes-vous mouillé?—Deux.—Les pouvez-vous sacrifier?—Oui.—Votre compagnon est le fils de Gérard?—Oui.—Le père a-t-il péri?—Non.—Appelez le fils embarquons-nous?—Soit.»

On s'embarque dans le plus grand silence, et l'on y persévère jusqu'à ce qu'on soit arrivé au bâtiment mouillé dans la rade. Le frère de lait regardait tour à tour la cape, les gants et les patins, sans prévoir l'agréable surprise dont il devait jouir bientôt. Mais il pensa pâmer de joie lorsqu'au coup de sifflet qui fit déployer la voile et couper les câbles qui tenaient aux ancres, il vit tomber la cape qui lui dérobait la vue de sa charmante damoiselle.

«Ah! notre bonne damoiselle! s'écria-t-il en se jetant à ses pieds...» Passons légèrement sur les transports naïfs du frère de lait: ils sont néanmoins plus aisés à peindre que la joie des deux amants qui viennent d'être réunis. La voile déployée et secondée par un vent favorable, en les portant dans le canal de Bristol, les a déjà mis à l'abri de la frayeur d'être poursuivis, et d'ailleurs ils ont lieu d'être rassurés contre toutes les attaques ordinaires. Ils sont entrés dans la chambre du navire, et ont enfin le loisir d'en venir aux éclaircissements.

Gérard et son fils, flottant sur un débris de la barque, ont été rencontrés et sauvés par un vaisseau normand. La lettre dont ils sont porteurs est mouillée, mais ils peuvent aider à en retrouver le sens. Conant, assuré, sur leur rapport, que si Sibille existe, c'est sur les côtes de la principauté de Galles, part pour Cherbourg, prend à ses gages un bâtiment armé pour faire la course, et s'embarque en habit de pèlerin. Son arrivée ne doit surprendre que par l'à-propos. Quelque divinité, sans doute, s'occupait alors de la fortune des amants loyaux. Elle serait aujourd'hui sans temple comme sans exercice.

Conant s'est expliqué. Primrose a beaucoup plus de peine à se faire entendre sur le fait des aventures qui lui sont arrivées dans le pays de Galles. Il faut avouer qu'elles avaient un caractère plus que romanesque. Conant ne pouvait pas soupçonner son amante de lui en imposer par le récit; mais il devait y avoir eu de l'illusion, de quelque genre que ce fût, dans les faits dont elle lui faisait le rapport. Hors les soins que s'était donnés Bazilette, tout lui semblait hors de la nature et des usages connus.

Tandis que nos amants se récréent par le récit de leurs inquiétudes passées, et en considérant la perspective de leur prochain bonheur, jetons les yeux sur le palais de Saint-David. Ah! quel trouble! quel désordre! On ne court pas, on se précipite vers la plage marine.

On veut armer tous les canots qui sont sur les rivages et dans le port. Lionel, revenu de l'amusement de la pêche, tonne, éclate, foudroie. Ah! qu'il se repent de n'avoir armé qu'en idée le bâtiment qu'il avait promis à Primrose. Comme il s'aventurerait à la poursuite de sa fugitive, de son ingrate, de sa rebelle! Une fausseté de moins, et il lui restait une ressource; mais il n'en a plus: il a employé tous les ressorts, épuisé toutes les ressources de la séduction, et une femme de cet âge lui a échappé. Croyant tout, elle n'a été la dupe de rien. Il demeure confondu et livré aux désordres des sens, dont il a quelquefois inutilement sollicité la révolte. Il n'en est pas encore au remords, il ne tardera pas à y être conduit.

Sibille de Primrose et Conant de Bretagne, débarqués à Civita-Vecchia, sont allés embrasser les genoux, et recevoir la bénédiction nuptiale des mains du pape. Sibille croit remplir un devoir en dépêchant un écuyer et en envoyant au prince de Galles la lettre qui suit:

à mon illustre bienfaiteur,