On est presque forcé de révoquer en doute la vérité du fait de ce sommeil honteux de sept ans entre les bras d'une Juive. S'il fut vrai, en l'imputant au seul excès d'une passion, on déshonore le héros et l'amour. Il faut avoir recours au merveilleux pour l'expliquer, et c'est le cas, en suivant l'opinion populaire, de faire tomber de la machine ou un dieu ou un astrologue, et alors on peut, moins invraisemblablement, nouer et dénouer cette extraordinaire aventure. Si l'amour eût pu endormir ainsi le grand Alphonse pendant un aussi long temps, il ne se serait pas réveillé pour être sur-le-champ l'objet de la terreur des Maures, de la confiance et de l'admiration de l'Espagne. Hercule a pu manier, en passant, les fuseaux chez Omphale, pour fournir matière à on emblème dont on n'a que trop abusé depuis.

Si ce demi-dieu eût filé pendant sept ans sans intervalles, jamais il n'eût pu reprendre sa massue. Son père, Jupiter, n'eût pas fait pour lui les frais d'une apothéose; et peut-être qu'Hébé, qu'il lui donna pour épouse, serait encore vierge.


Alphonse VIII, roi de Castille et de Léon, monta sur le trône à l'âge de quatre ans. Ferdinand, roi d'Aragon, son oncle maternel, s'étant emparé de ses États sous prétexte de les gouverner, les nobles Castillans arrachèrent bientôt des mains de cet usurpateur leur jeune monarque, le rétablirent sur son trône, veillèrent eux-mêmes à son éducation, et le vengèrent des entreprises que les Navarrois, les Portugais et les Maures avaient faites contre les places frontières de ses États.

Le jeune héros, rassuré par la valeur et l'affection de ses sujets, par ses victoires, contre l'ambition de ses ennemis, emporté par un zèle religieux, suivit, à vingt-trois ans, à la conquête de la Terre-Sainte, l'illustre Godefroy de Bouillon, dont il partagea les périls et la gloire, et n'en revint que pour se couvrir de nouveaux lauriers en châtiant les Maures des ravages commis sur une partie de ses possessions.

Alphonse, doué de tous les avantages naturels, objet de l'émulation de ses égaux, estimé de toutes les parties du monde connu, marié à l'estimable Ermengère, adoré de son peuple, idole de la noblesse de Castille et de Léon, environné d'une cour brillante, empressée à lui plaire, était le plus heureux des souverains de la terre. Tout à coup, une erreur bien légère en apparence, une vaine curiosité, va le faire tomber dans l'excès de la plus condamnable faiblesse; sans le savoir, il engagera sa liberté et s'exposera à la perte de son peuple, de sa couronne, de sa gloire et même de sa vie.

Ce fut au milieu d'une fête brillante, qui rassemblait dans le palais de Tolède la jeunesse des deux sexes, qu'Alphonse reçut la première atteinte d'un poison devenu depuis si fatal à ses sujets et à lui-même. Le seul favori qu'eût ce prince, Garceran Manrique de Lara, y paraissait absorbé dans ses rêveries, lui, jusque-là regardé comme le plus enjoué des courtisans. «Qu'avez-vous, Manrique? lui dit son souverain.—Diane m'est infidèle, répond Garceran: elle me quitte pour don Alvare de Lunès. Je n'en puis douter, en ayant été convaincu ce matin par le plus extraordinaire de tous les moyens; mon orgueil souffre beaucoup dans ce moment-ci; mais le tableau qui m'a instruit et mortifié m'apprête beaucoup plus à rêver que l'inconstance d'une femme: c'est un secret, sire, dont je ne saurais vous entretenir ici; il conduirait à une conversation trop sérieuse: les yeux de toute l'assemblée sont tournés sur les vôtres, et cherchent à briller de la joie dont vous paraissez être animé; demain, à son lever, Votre Majesté saura mon aventure.» Après cette demi-confidence, Manrique se dérobe au tumulte de la fête.

Le lendemain, dès qu'il est au chevet du lit d'Alphonse: «Sire, lui dit-il, j'avais des raisons de m'inquiéter sur les dispositions de ma maîtresse à mon égard. J'en parlais avec mon écuyer, instruit de mon secret; il me propose une manière aussi abrégée que sûre de m'éclaircir. Il y a ici un juif, grand cabaliste, qui pourra me faire lire dans le cœur de mon infidèle: je balançais; on m'assure d'en avoir soi-même fait l'épreuve avec grand succès, et je me laisse conduire chez cet homme extraordinaire. Là on me fait subir des cérémonies ennuyeuses, dont l'appareil était nouveau pour moi; il était question de me mettre en communication avec des esprits, à l'existence desquels je ne croyais point; la curiosité l'a emporté sur l'impatience occasionnée par tant de momeries; et, quand on m'a cru bien préparé, on m'a fait asseoir devant un miroir où j'ai vu, mais très distinctement, Alvare de Lunès en conversation fort tendre, fort animée, avec la dame de mes pensées.» Pendant le discours de Manrique, Alphonse levait les épaules; il prend la parole: «Votre écuyer s'entendait avec un charlatan juif, et on vous aura fait voir un tableau.—Oui, sire, dit Manrique, dans un miroir de métal, de quatre pouces au plus, en carré, on m'a fait voir un tableau d'objets de grandeur naturelle, et qui ne m'ont semblé que trop vivants.

—Vous êtes Castillan, Manrique, et n'êtes pas capable de mentir, dit le roi, mais on a pu vous en imposer, ou la passion vous aura fait illusion; j'en appréhende l'effet sur une tête aussi vive que la vôtre: vous me ferez voir votre prétendu nécromant: il me présentera un tableau vivant, ou je le ferai châtier de manière à le dégoûter de faire des dupes; ordonnez-lui de ma part de venir me trouver sur-le-champ. Je sacrifierai toute autre affaire à celle-ci, pour ne pas donner à l'imposture le temps de s'arranger pour nous en faire accroire.»

Garceran va lui-même trouver le juif, et revient. «Sire, dit-il, j'ai donné ordre au rabbin de me suivre, et il marche avec confiance sur mes pas.—Un rabbin, reprit Alphonse, et il vient délibérément? Il faut que ce soit un docteur.—Il ne m'a, reprend Manrique, pas témoigné la moindre crainte: cet homme est assuré de son fait; je l'ai prévenu que Votre Majesté voulait le voir, il n'y a attaché qu'une condition. Les rois, m'a-t-il dit sont sur cette terre fort élevés au-dessus des hommes ordinaires; mais s'il est question de les faire communiquer avec des essences d'un ordre bien supérieur, ils rentrent dans la classe ordinaire. Et, pour être en rapport avec le céleste, il faut se soumettre à toutes les opérations qui doivent nécessairement y préparer le curieux, de quelque rang qu'il soit. Je m'y suis soumis, sire, et, si vous n'acceptez pas les mêmes conditions, le rabbin se retire.