—Garceran Manrique ne voudrait pas compromettre son roi et son ami, dit Alphonse. Je ferai tout ce qui sera nécessaire pour ôter toute excuse à cet homme, et je ne suis pas inquiet de le faire repentir de l'abus qu'il aura fait de ma patience et de son audace à prétendre m'en imposer. Allez au-devant de lui et l'introduisez.»
C'est ainsi que l'aveugle confiance d'une part et une présomption peu éclairée de l'autre, introduisirent le dangereux Ruben à la cour de Tolède. Pour le malheur du souverain et de son peuple, ce scélérat n'était pas pris au dépourvu; et, quoiqu'on eût cru le surprendre sans le prévenir, il arrivait avec un plan formé, dont l'imprudence et l'aveuglement allaient lui faciliter le succès.
Alphonse se soumet à toutes les minuties d'un cérémonial d'initiation; plus il se prête complaisamment à tous les détails de cet acte ridicule à ses yeux, plus il pense acquérir de droits à prendre le ton sérieux avec Manrique pour l'engager à revenir de l'illusion dans laquelle il a été enveloppé, plus le Juif sera convaincu d'imposture.
Pendant qu'Alphonse s'expose, sans le savoir, à devenir encore plus dupe et plus enthousiaste que Manrique, Ruben s'étant assuré de la préparation de ses deux néophytes, a vu que tout lui était favorable; alors il place sur un bureau le miroir mystérieux: «Sire, dit-il, voilà la merveille dont on vous a entretenu; elle vous présentera d'elle-même l'objet que vous désirerez d'y voir; ma présence, mon ordre, mon consentement y sont inutiles. Cependant, je dois vous prévenir que, dans le cas où vous voudriez voir tous deux ensemble le même tableau, il faut qu'en exprimant le même désir, le pouce de la main gauche de l'un s'entrelace dans celui de la gauche de l'autre.» Après cette instruction, le rabbin se retire dans une pièce voisine, dont il tire la porte sur lui.
Soit que ce fût l'effet du sang-froid du rabbin, ou celui du cérémonial, un petit frisson commençait à glacer les sens d'Alphonse. Il ne pouvait plus, à ce qu'il imaginait, faire un pas en arrière. «Au moins, dit-il à Manrique si cette farce doit finir par un spectacle, il faut qu'il soit agréable; prenons-nous par les pouces, puisque cela est essentiel, et demandons à voir la plus belle femme qui soit en Espagne.»
Le prince venait de former ce vœu, les yeux fixés sur le miroir; à l'instant, la glace semble se ternir; peu à peu elle représente un ciel couvert de nuages; ces vapeurs passent et reviennent comme si des vents opposés les eussent agitées. Tout à coup, le fond s'éclaircit et présente une personne de dix-sept ans, vêtue dans la plus grande simplicité et la tête nue; elle était assise et paraissait occupée à la lecture. L'objet était éblouissant et par lui-même et par le brillant du jour dont il était éclairé. Elle pose son livre sur une table, se lève et se retire lentement, en laissant admirer la grâce, la noblesse, l'élégance de sa taille et de son port, et une superbe chevelure dont le bout de la tresse effleurait la terre. Bientôt le miroir se trouble de nouveau et redevient une glace ordinaire.
Quand on étonne un esprit fort par un prestige, il passe rapidement de l'incrédulité opiniâtre à l'excès contraire. Alphonse prend la plus haute opinion de Ruben et de sa science. «Rappelez, dit-il à Manrique, cet habile homme, son miroir est impayable.»
Ruben reparaît, son extérieur n'a rien de celui d'un homme qui vient de faire voir un prodige; il est froid et composé. Celui d'Alphonse est bien extraordinaire; ce n'est plus cette physionomie d'aigle, ce n'est plus ce maintien haut ou ce ton assuré. On peut dire que, sans la grande habitude où sont les rois de commander à leurs attitudes, il en eût pris une soumise vis-à-vis du rabbin prétendu merveilleux. Il fit à celui-ci les offres les plus magnifiques pour le récompenser de sa complaisance; mais le rusé politique se garda bien de rien accepter, il joua le désintéressement et le zèle.
Le monarque était confondu et enthousiasmé tout à la fois. «Est-ce, disait-il à l'Israélite, un objet réel et existant que je viens de voir?—Oui, sire, si vous n'avez pas demandé à voir une chimère, répond le Rabbin.—Quoi! dit Alphonse, cette belle, cette ravissante personne existe en Espagne?—Je ne sais, repartit Ruben, quel a été l'objet de votre curiosité, mais le miroir ne saurait mentir.—Et ne pouvez-vous pas le faire reparaître? dit Alphonse d'un ton d'impatience...—Non, sire, le miroir ne montre jamais le même objet...—Je ne reverrai jamais le même objet... Je ne reverrai jamais cette divine beauté!—Il faut, dit l'Hébreu, que j'apprenne moi-même à la connaître; laissez moi la liberté de consulter.»
Le roi et Manrique laissèrent le nécromant seul dans le cabinet. Ce dangereux personnage n'avait pas besoin d'apprendre le nom de la jeune personne dont la figure avait paru dans la glace.