Avant que le prince eût demandé à voir dans la glace, Ruben était instruit de sa détermination; et, au moyen des initiations et des rapports établis par elles, il y avait plus qu'influé mais il fallait mettre du mystérieux, et donner un air de difficulté et de doctrine à tout ce qu'il faisait: il laisse écouler un temps assez considérable pour se donner l'air d'avoir fait des opérations, des recherches, et reparaît enfin pour rendre sa réponse.
«La beauté que Votre Majesté a demandé à voir, sire, se nomme Rachel: c'est une juive orpheline, demeurant à Cordoue, dans sa famille.—À Cordoue? interrompit vivement le roi, n'étant déjà plus à lui; j'irais la chercher à la tête de cent mille hommes...—Vous n'aurez pas besoin, sire, de faire un armement aussi dispendieux; que j'aie votre portrait, donné de votre main, je le fais rendre ce soir à Rachel, et dès demain elle se met en marche pour le rapporter.»
Manrique avait au col une chaîne à laquelle pendait un portrait d'Alphonse; celui-ci l'enlève à son favori, le remet à Ruben, sans prévoir l'abus qu'en pourra faire ce dangereux ouvrier; l'Hébreu se retire, et laisse le roi de Castille soumis à la religion du secret, absorbé d'une foule d'idées absolument nouvelles pour lui. L'optique des faits surnaturels s'est présentée à ses yeux, il prétend s'en rapprocher, et se promet d'en tirer une foule de connaissances sublimes qui lui font déjà mépriser celles dont il avait pu être redevable à l'étude, à l'usage, à l'expérience.
Le moment s'avance où cet horizon si étendu va se borner à un seul point. Ce sera celui où il aura vu les beaux yeux de Rachel: le nécromant a tenu parole; la belle juive est arrivée de Cordoue, elle est chez Ruben. La voir, s'enflammer pour elle, voilà le rôle d'Alphonse. La cour murmure; la reine gémit, se plaint, éclate, se sépare et va se retirer à Oreïa. Le seul effet de ses démarches est de laisser son souverain aveugle plus maître d'obéir à la passion qui le maîtrise; et Rachel, par son ordre, vient s'établir au palais.
La noblesse s'écarte de la cour, se bornant à témoigner le sentiment douloureux dont elle est affectée. Alphonse, jusqu'alors si jaloux de l'estime et de l'attachement de ses sujets, demeure insensible à un témoignage aussi marqué de l'impression que sa conduite a faite sur les compagnons de ses glorieux travaux; il ne reste auprès de lui que Manrique; on cesse même de reconnaître en lui l'aimable Garceran, digne rejeton de l'illustre maison de Lara; Ruben se l'est pour ainsi dire asservi: de faux principes ont remplacé ceux qui avaient fait la base de l'éducation de ce jeune cavalier; en un mot il a perdu cette fleur d'élévation, de magnanimité, ce caractère de la noblesse castillanne: devenu disciple de Ruben, il est esclave des volontés de Rachel et bas courtisan d'Alphonse.
Cependant Ruben ayant su approcher son élève du trône, emploie ouvertement le crédit qu'il a sur elle à l'avancement de sa fortune, à celle de ses frères les Hébreux. Le roi ébranlé sur les principes de sa propre religion, en comblant ce peuple vagabond de faveurs, croit satisfaire à la justice du ciel, et leur donne hautement la préférence même sur les sujets qui eussent le mieux mérité de lui; les douanes, le commerce entier leur sont abandonnés. La Castille et le royaume de Léon gémissent sous leurs mœurs, leurs monopoles, leurs vexations en tous genres; aucune plainte ne peut être portée au pied du trône qui ne soit rejetée avec hauteur, avec dédain. C'est l'impérieuse Rachel qui les accueille; cette femme singulière, enrichie à l'extérieur des plus beaux présents de la nature, possédée par Ruben, a le caractère atroce. On verra, par les détails de l'événement, quelle espèce de monstre l'amour et l'art, de concert, avaient su donner pour maître à Alphonse, et pour tyran aux peuples asservis à la couronne de ce jeune, et alors malheureux souverain.
Alphonse, enfermé dans Tolède, n'en sortait plus que pour varier par le plaisir de la chasse ceux qu'il goûtait dans les bras de l'amour: nuit et jour environné de Juifs des deux sexes, il fût devenu absolument étranger à son peuple s'il eût été possible à celui-ci de perdre de vue un prince, son idole jusqu'à ce moment fatal. Il attendait, sans murmurer contre lui, que, rassasié par la jouissance et délivré par ses suites de la passion qui l'avait égaré, il revînt de lui-même à la pratique de ses devoirs.
Cependant une année succédait à l'autre sans apporter le moindre changement à la conduite de leur souverain, sans qu'ils éprouvassent le plus léger adoucissement à leurs infortunes; son assujettissement semblait augmenter par la réunion des malheurs qui en étaient la suite, et la fière beauté qui le gouvernait paraissait assurer son empire par de nouvelles exigences et par la bizarrerie de ses caprices. Sept ans s'étaient écoulés, et la patience castillane n'était point encore à bout.
Les gouverneurs des places résistaient, presque sans secours, aux entreprises des Muzarabes et des Andalous maures. Les peuples fléchissaient sous le joug, se contentant d'implorer le ciel pour qu'il voulût délivrer du joug d'un abominable maléfice leur monarque, dont ils espéraient de voir renaître toutes les vertus.
La patience a un terme, Rachel, Ruben et leurs favoris l'avaient lassée: de petits complots se forment dans toute l'étendue du royaume de Castille et de Léon, dans la partie de l'Andalousie soumise au gouvernement d'Alphonse. Un Castillan sage, dévoué à sa patrie et à son souverain, en prévoit l'effet; c'est Fernand Garcias de Castro, attaché à Alphonse dès la plus tendre enfance de celui-ci, ayant été précédemment son guide et son conseil, méprisant les bruits populaires, mais blâmant la conduite d'un maître dont il respectait l'autorité, il croit devoir faire le dernier effort pour venir ouvrir les yeux au prince sur l'inquiétude du peuple et le danger qu'il y aurait à ne pas mettre ordre aux abus.