Il descend des montagnes de Castille où ses terres étaient situées, où, après d'honorables fatigues, il avait été chercher le repos nécessaire et convenable à son âge, il s'achemine vers Tolède.

Quel spectacle pour un sujet attaché, pour un vertueux citoyen. Tout est en mouvement pour exiger d'Alphonse le sacrifice de l'objet de son inclination: «Amis, compagnons, sujets comme moi, citoyens, qu'allez-vous faire, leur dit-il? ah! respectez le trône! il fait votre sûreté, respectez les erreurs du souverain que Dieu vous donna pour chef: ce n'est pas à nous à lui en demander compte. Eh quoi! je vois des Castillans mutinés, révoltés! Songeons au degré d'estime que nous avons mérité de la part des nations qui nous observent et nous jalousent: peut-on reconnaître la vertu au mouvement aveugle, impétueux, désordonné qui vous agite? Pourrez-vous répondre que, rencontrant des oppositions à vos vues, vous ne serez point exposés à souiller vos mains par le plus horrible de tous les attentats? Ah! Castillans, arrêtez-vous! écoutez-moi: qu'il n'y ait rien dans ce que nous allons faire qui ne soit noble, sage et digne de nous. Je vais à Alphonse, à ce roi dont je connais le cœur. Je sus l'arrêter lorsqu'il se laissait emporter dans la chaleur du combat. Sa passion pour la gloire ne l'empêcha pas d'écouter ma voix, il la reconnaîtra quand je lui présenterai les sujets de vos plaintes, et je trouverai le chemin de son cœur.»

Le vénérable vieillard émeut, touche, et ne persuade pas; l'attroupement dont il voudrait arrêter la marche continue d'avancer, dans ce morne silence qui caractérise les résolutions méditées à loisir, et dont la prudence se propose de diriger les exécutions. Garcias, jugeant alors combien il est à propos que son souverain soit instruit du danger dont il le voit menacé, presse le pas de son cheval pour arriver à Tolède.

Alphonse, renfermé dans le fond de son palais, ne soupçonnait point les motifs des mouvements qui se faisaient autour de lui. Il devait, ce jour-là, célébrer, par une fête annoncée dans tous ses États, celui où les bords du Tage l'avaient vu revenir couvert de lauriers cueillis dans les plaines de l'Égypte, de la Syrie et de l'Idumée. Un concours de peuple le flattait au lieu de lui donner de l'inquiétude.

Fernand Garcias traverse la ville. Il voit dans l'attitude, il lit dans les regards des Tolédans le témoignage de leur complicité; il n'est plus temps pour lui de chercher à leur faire abandonner leur plan, il faut qu'il trouve les moyens d'obtenir une audience du roi; Manrique gardait les avenues de l'appartement.

«Je me félicite, dit Garcias en l'abordant, malgré les démêles de nos maisons, de trouver ici l'héritier du vaillant Rodrigue Gonzales. Notre souverain est dans un péril imminent. Non qu'on en veuille à lui,—il n'est pas un Castillan qui ne versât jusqu'à la dernière goutte de son sang pour sa défense,—mais on veut celui de la Juive; et Alphonse, aveuglé par sa passion, peut se précipiter dans trop de périls pour la défendre.

»Vous, Manrique, héritier d'un si beau sang, vous dont la jeunesse a donné tant d'espérances, soyez mon introducteur auprès du roi et mon appui: qu'on voie enfin le sang de Lara et de Castro, si longtemps divisé pour de méprisables intérêts, se réunir pour délivrer le souverain et la nation du joug ignominieux, insupportable d'une juive.

—Seigneur, dit Manrique, je me flatte de n'avoir pas dégénéré; mais je ne me crois pas fait pour donner la loi à mon maître, et déclarer la guerre à une femme. S'il faut arrêter une émeute populaire, la faiblesse ne sera jamais le moyen dont je conseillerai de faire usage; et les mutins, s'ils s'y exposent, connaîtront que je ne suis pas indigne de succéder à Rodrigue de Gonzales. Que des gens qui se sont oubliés dans les montagnes y soient devenus inquiets sous un gouvernement dont ils se plaisent à critiquer les ressorts; qu'ils se laissent, par ignorance de ce qui se passe, entraîner par le bruit répandu par la calomnie; qu'ayant passé l'âge de la sensibilité, ils s'abandonnent à l'humeur, s'érigent en censeurs des mœurs et veuillent gouverner les passions de leur souverain; si je me refuse à les blâmer ouvertement, je connais trop mes devoirs pour me laisser séduire par eux. Le roi est en affaires et ne peut maintenant accueillir votre harangue. Il doit sortir pour se rendre à la fête. Joignez-le au milieu du tumulte, faites-lui seul vos remontrances si vous continuez de penser qu'elles soient à propos.» En finissant ces mots, Manrique tourne le dos, et rentre dans l'appartement du roi.

«Courtisan avili! dit le respectable vieillard, et Alphonse est assez malheureux pour qu'il ne reste pas autour de lui un sujet fidèle!»

À la suite de cette douloureuse réflexion, Fernand allait s'éloigner, lorsqu'il aperçoit Alvare Fanès, chancelier de Castille, sortant d'un cabinet avec des possessions. Alvare est étonné en voyant Garcias. «Vous à Tolède mon ancien ami; vous à la cour!—Je m'aperçois bien, lui répond Garcias, qu'un bon serviteur doit paraître une espèce de phénomène ici.» Alvare lui serre la main. «Suivez-moi, mon cher Fernand. Notre roi a actuellement, et ici et autour, plus de sujets attachés à sa personne que vous ne pensez. Mettons-nous à l'écart; j'ai a vous entretenir d'un objet fort sérieux. Tout semble annoncer ici la joie, et dans un moment....—Ah! je vous arrête, Fanès; quoi! on conspire, et vous êtes du complot!—Oui, mon cher Garcias, j'en suis pour sauver Alphonse malgré lui-même. Il faut que la juive périsse; c'est le seul moyen d'anéantir le charme infernal par lequel elle le tient enchanté.