—Vous allez attenter à la vie d'une femme! vous l'arracherez des bras de votre souverain! vous allez vous exposer et l'exposer lui-même aux dangers d'une sédition, sans rien appréhender des excès où pourra le porter son courage!—Garcias, dit Alvare, notre parti est pris: la raison d'État, notre attachement pour notre souverain et la religion nous commandent, nous nous exposerons; il ne sera jamais exposé. Mais, fût-ce dans ses bras, Rachel sera poignardée. Si la mort de ce monstre n'était résolue, les expéditions que je porte en feraient prononcer l'arrêt. Elles déclarent la nation juive exempte de tout impôt, lorsqu'il est question de lever, sur le royaume, un nouveau subside pour fournir aux dépenses du siège de Cuenca, pour lequel on vient d'assembler brusquement un corps de dix mille hommes.
—Ô mon cher Fanès! dit Garcias, conduisez-moi au roi, que je vous sauve tous du malheur d'outrager la royauté. Ménageons un souverain dont la jeunesse nous fut si chère. Laissez-moi baigner ses pieds de mes larmes; secondez-moi, et nous le déterminerons à renvoyer Rachel.
—Quand vous y réussiriez, Garcias, son cœur serait toujours où habiterait cette juive. Il ne pourrait jamais reprendre ses vertus, et succomberait aux chagrins de sa séparation.
—Vous vous exagérez, Fanès, le pouvoir de l'amour dans l'absence...—Et vous, Garcias, vous donnez tout au pouvoir de l'amour.»
La conversation des deux respectables vieillards est interrompue par des cris éloignés, dont le bruit est venu jusqu'à eux: «Courons, mon ami; courons, dit Garcias à Fanès: allons les modérer, les contenir, les disperser. Ils ne pourront tenir contre l'ardeur de notre zèle et nos cheveux blancs.»
Alphonse était sorti du palais avec Rachel pour aller à la fête, tous deux rayonnants de parure. Le char du monarque précédait celui de la favorite. Dès que le peuple les aperçoit dans la place, on fait foule pour les entourer; mille cris partent à la fois: Vive, vive Alphonse! et meure Rachel! Le roi ordonne à sa garde de protéger la retraite de son idole, dont la voiture a repris bien vite le chemin du palais. Lui, descend de la sienne, s'élance courageusement au milieu du peuple, qui s'écarte respectueusement pour lui livrer passage; mais dix mille voix autour de lui s'écrient: Vive à jamais Alphonse! meure, meure Rachel, et périssent tous les Hébreux!
De quelque côté que veuille tourner Alphonse, la foule obéissante s'émeut et se dispose pour ne point lui opposer d'obstacle. On a dépouillé de fleurs des arcs de triomphe pour pouvoir semer sur ses pas les fleurs dont ils étaient ornés. On distingue Fernand Garcias, au milieu de ces étranges conjurés; il se donne des mouvements extraordinaires, dont le roi ne peut pas saisir le motif. Cependant peu à peu l'émeute commence à se calmer; les cris semblent moins unanimes, et la foule dont ils partaient, en se divisant, s'éclaircit.
Garceran est venu annoncer à Rachel qu'elle doit pourvoir à sa sûreté, en se retirant dans la tour; à Ruben, qu'il peut se recommander à ses esprits. Les yeux de la juive étincellent de courroux. «Est-ce Alphonse, dit-elle, qui me donne ce conseil timide? lui qui doit être le boulevard entre le peuple et moi. Et toi, Ruben, tu trembles? la soif de l'or t'a-t-elle fait négliger toutes les ressources de ton art? Mais tu peux faire le mal, jamais le bien. Ta puissance et ta morale vont de pair. Vous, Manrique, vous m'avez dit ce matin que Fernand de Castro était descendu de ses montagnes. C'est lui qui encourage cette vile populace. Vous pourrez vous réunir avec lui contre moi. Cela terminera honorablement pour vous la querelle de vos deux maisons; et je ne trouverai pas un homme assez courageux pour me défaire de ce vieux sauvage? «En parlant ainsi, elle empoignait avec un mouvement de rage le portrait du roi, toujours attaché à son col. «Alphonse, disait-elle, en lui adressant la parole; tu me répondras de l'insolence et de la lâcheté de tous tes sujets.»
Tandis que Rachel se laisse emporter à son dépit, sans cesser de compter sur ses ressources, Fernand Garcias a joint son souverain. «Eh! quoi, Fernand, lui dit Alphonse, vous étiez parmi ces mutins?—Oui, sire, et j'y serais encore, répond le vertueux Castillan, si l'émeute n'était pas apaisée. J'accourais ici ce matin pour vous engager à ne pas vous exposer. Malheureux de n'avoir pas été instruit plus tôt de ce qui devait se passer, je voulais employer le seul instant qui me restât pour vous parler; Manrique m'a refusé votre audience. Mais rendez-moi justice: pensez-vous que Garcias, estimé de vous, ait voulu souiller ses derniers moments, en se rendant complice dans une émeute populaire contre son souverain? Cependant, parmi ces gens dont je ne pourrais grossir la troupe sans être criminel à mes yeux, j'ai trouvé ces braves guerriers, protecteurs de votre précieuse enfance, qui versèrent leur sang, prodiguèrent leur vie pour vous arracher des mains des usurpateurs de vos États. J'ai vu les compagnons de vos travaux dans les champs de la Palestine et de l'Égypte, dans les plaines de Toulouse, les défenseurs de vos États, enfin, ce qu'il y a de plus noble, de plus généreux, de plus vaillant en Castille. Ô mon souverain! serait-il possible que des cœurs brûlant d'un zèle aussi pur pour votre prospérité, pour votre gloire, eussent renoncé à des sentiments plus chers que leur vie, qu'ils ont tant de fois exposée pour vous? Non, vous ne devez pas le croire, la force de leur attachement pour votre personne est le motif du soulèvement dont vous paraissez avoir à vous plaindre. Tandis que leur activité en impose à peine à l'ennemi sur la frontière, ils se plaignent de n'avoir plus à leur tête ce chef dont la victoire n'abandonna jamais le char. Depuis sept ans, le héros de l'Espagne languit, caché aux yeux de ses sujets et de l'univers, entre les bras d'une femme juive, qui soumet à son avidité et à ses caprices le meilleur souverain, le plus cher à son peuple qui soit dans l'univers. Ô mon roi! vous briserez vos fers et les siens; vous vous affranchirez de cet humiliant esclavage. J'ai eu l'indiscrétion de leur promettre que vous écarteriez la juive de vous, et toute l'indigne race des Hébreux, dont vos États sont infestés. Si vous ne pardonnez pas leur imprudence à leur zèle, si le mien m'a engagé dans une démarche dont vous soyez offensé, j'embrasse vos genoux, et ma tête exposée à votre glaive y va répondre de ma conduite.»
Pendant que Fernand de Lara parlait au roi, de petits groupes dispersés çà et là, dans un certain éloignement, observaient tous leurs mouvements: quand le généreux Castillan se jeta à genoux, tous de concert s'y précipitèrent, en étendant leurs mains vers le monarque. À ce geste aussi puissant qu'unanime, Alphonse se laisse vaincre: «Ce qu'on exige de moi, dit-il à Garcias, me coûtera la vie. Mais je ne puis tenir contre le vœu de mon peuple; allez dire à Alvare Fanès que je renvoie Rachel et bannis les juifs. Je lui ordonne d'expédier l'ordre.»