Dans le moment, le calme fut rétabli dans Tolède. Alphonse rentre au palais; Rachel venait à sa rencontre: il l'évite. «Partez, Rachel, lui dit-il, mon peuple exige que je me sépare de vous.
—Où sommes-nous? dit Rachel à Ruben, demeuré seul avec elle; un peuple veut que je meure, un roi me sacrifie à son peuple par timidité. Qui me vengera de l'insolence du peuple et de la lâcheté du roi? Suis-je bien Rachel, qui commandais hier à tant de provinces? Alphonse est-il encore Alphonse? Et vous, Ruben, qui m'avez entraînée dans l'abîme où je suis, ne vous reste-t-il que la terreur de vous y voir plongé avec moi? Que sont devenus ces cercles si puissants que vous vous vantiez de pouvoir faire? Faites-en un qui me cache à tout ce qui m'environne, qui me dérobe à moi-même; et, soit par le ciel, soit par l'enfer, vengez-moi de mes ennemis. Entourez-nous de ces génies qui vinrent m'arracher à l'innocence, quand je vivais à Cordoue, ignorée, pauvre et paisible. Attendez-vous, pour opérer, que le glaive fasse tomber de vos mains votre faible baguette?
—Femme emportée, répond Ruben, il vous sied bien de me reprocher ici mes bienfaits. Que maudit soit le jour où, pouvant attirer sur toute autre la fortune dont vous avez été comblée par les seules ressources de mon art, mon fatal attachement me décida à vous donner la préférence! Je fis usage de tout mon pouvoir pour établir solidement votre fortune, et vous l'avez ruinée par votre hauteur et votre insolence. Elles ont révolté un peuple entier, que mon savoir vous avait soumis.—Que dis-tu de mon insolence? monstre d'avarice! reprit Rachel; ce sont tes odieuses rapines qui l'ont révolté.....» Ruben était trop intéressé à se contenir pour se livrer aux mouvements de colère que lui inspirait ce juste reproche. «Rachel, lui dit-il, je vous ai déjà prévenue que, par rapport à mes opérations, j'étais dans un temps d'épreuve. Si je risquais d'en faire une, j'exposerais votre vie et la mienne; mais si, par quelque cause extraordinaire, le charme que j'ai composé cesse d'agir sur le roi, l'effet n'en peut être que suspendu. Redonnez-lui une nouvelle force; demandez à voir Alphonse, avant votre départ: ce prince ne peut vous refuser cette grâce, approchez-vous de lui, sans autre démonstration que celle de la douleur. Précipitez-vous à ses pieds, par un mouvement si brusque, qu'il ne puisse vous retenir. Saisissez-le de manière à lui ôter les moyens d'échapper: alors faites que votre portrait le touche, et redoublez la force de l'enchantement par la force de vos larmes. Livrez-vous à tous les mouvements que vous éprouvez: secondez les siens, et Rachel est encore reine. Mais Manrique vient.... Ne laissez pas échapper le moindre reproche; montrez-vous à lui consternée, mais résignée à tout ce que son maître prétend ordonner de vous.»
Manrique venait faire à la juive un compliment de cour, en lui annonçant l'ordre qui exilait tous les juifs avec elle. «Ô Manrique! lui dit-elle, si je fus assez heureuse pendant ma fortune pour vous donner des preuves de mon attachement pour vous, j'ose, dans l'abaissement où je me trouve, attendre une preuve de votre reconnaissance. Je vois que le salut de votre maître dépend de notre séparation: le sacrifice en serait résolu dans mon cœur quand on ne l'exigerait pas; je ne demande qu'une grâce; j'ose l'attendre de sa bonté, de son humanité. En m'éloignant de lui pour toujours, qu'il me permette de lire dans ses regards que son cœur n'est point d'accord avec sa politique, et qu'il aimerait encore la malheureuse Rachel si, en aimant trop, en étant trop aimée, elle ne fût pas devenue odieuse à ses sujets. Je n'en abuserai pas; je veux le voir et partir.»
Manrique croit pouvoir se charger de ce message. Alphonse, toujours esclave de sa malheureuse passion, pense ne devoir pas se refuser à cette courte et dernière entrevue. Il s'asseoit sur son trône pour en imposer au moins par les alentours de la dignité.
Rachel arrive plus que négligemment vêtue et la chevelure en désordre; Manrique et Ruben la soutiennent. Les larmes inondent son visage. «Mon roi me bannit pour toujours de sa présence, dit-elle d'un ton de voix douloureux et entrecoupé par les sanglots.—Oui, Rachel, répond Alphonse, je vous sépare de moi; nous avons un peuple entier pour juge: notre amour est un crime à ses yeux.—Ah! que je suis criminelle! s'écria Rachel, et je mourrai dans mon crime. Ô mon souverain! car vous n'êtes plus Alphonse pour moi; quand je me croyais heureuse entre les bras du plus grand roi du monde, aurais-je pu présumer qu'une puissance de la terre pourrait m'en arracher un jour, pour me précipiter dans les abîmes de la honte, du désespoir et de la mort? L'amour avait produit l'enchantement qui m'élevait au faîte du bonheur, il était le Dieu de Rachel quand elle était aimée: on ne l'aime plus, elle aime plus que jamais, il est devenu son tyran....
—Vous n'êtes plus aimée, Rachel? s'écrie Alphonse hors de lui-même. Je veux que mes sujets soient juges du sacrifice que je fais à leur repos: je leur donne plus que ma vie en vous éloignant de moi...
—Hélas! reprend Rachel, Alphonse n'a plus de courage que contre moi, et il croit obéir à la vertu; il faut le seconder: adieu Alphonse...» Elle se précipite à ses pieds; les baise et les baigne de ses larmes. «Ô pieds de mon souverain! je distinguais avec tant de plaisir vos traces! il ne me sera plus permis de les chercher et de les suivre.» Alphonse faisant des efforts pour la relever: «Chères mains, dit-elle en les saisissant et les couvrant de caresses, ou vous a fait signer le sanglant ordre de mon bannissement; que ce soit le dernier acte de faiblesse qu'on exige de vous! Relevez-vous de cette honte en portant le fer et la flamme dans Grenade et dans Cordoue; adieu, mon souverain, mon maître, le plus ingrat de tous les hommes.»
On ne saurait peindre l'état où les discours, et surtout les perfides caresses de la juive, avaient mis Alphonse; il était entièrement hors de lui-même. Rachel s'est relevée; elle a fait le mouvement de se retirer. «Arrêtez, lui dit le roi, arrêtez!—Que je m'arrête! dit-elle; qu'on me donne donc des armes. Si ma présence expose ici mon roi, si elle attire sur lui les traits d'une populace mutinée, que je puisse voler au-devant, les repousser et le venger. Adieu, adieu brave Alphonse, jusqu'ici le modèle des rois par votre fermeté, puissent vos sujets oublier ce qu'ils viennent d'obtenir de votre complaisance, et imaginer que vous êtes redevenu leur maître!»
En disant ces dernières paroles, elle affecte de vouloir précipiter sa retraite; Alphonse descend de son trône, court à elle, l'arrête et se jette à ses pieds. «Non, lui dit-il, non, divine Rachel! vous ne me quitterez point.—Je resterais, répond la juive, quand il y va de votre couronne, peut-être de votre vie, mille fois plus précieuse que la mienne!...—Souveraine à jamais de mon cœur, dit Alphonse, rassurez-vous; Fernand de Castro et Alvare Fanès ont dissipé l'émeute populaire, les troupes qui devaient faire le siége de Cuenca sont cantonnées par mes ordres à six lieues de Tolède, et rien n'est à appréhender ni pour vous ni pour moi: mais, dit Rachel, qui me rassurera contre les ennemis qui ont osé m'attaquer à face découverte, si vous n'effrayez pas les faiseurs de complots par des exemples?—Mon amour pour vous, dit Alphonse, et la majesté de mon trône seront vos sauve-gardes. Venez vous y asseoir avec moi, et que tout y rampe à vos pieds.»