Rachel a l'audace de s'asseoir sur le trône; on fait ouvrir la porte de la salle, et une foule de gens vendus à la faveur viennent rendre à l'audacieuse juive leurs hommages intéressés, et le roi se retire pour la laisser jouir de son triomphe.

Pendant que l'imprudent Alphonse retombait dans le précipice dont la sagesse et le zèle du fidèle Fernand Garcias venaient de le retirer, ce vertueux Castillan, enfermé avec Alvare Fanès, travaillait à consommer par un seul acte le décret du bannissement de Rachel et de tous les juifs: l'équité balançait cet ordre de manière que, sans enlever tous ses trésors, fruits de ses concussions, cette nation détestée pût sortir de tous les États soumis à la domination d'Alphonse, sans être absolument dénuée des ressources nécessaires pour pouvoir chercher un asile, et sans courir des risques pour la vie.

Sans avoir été prévenus de la révolution qui venait de le rendre inutile, les deux vénérables vieillards viennent pour faire mettre à leur travail la sanction du trône, et c'est Rachel qui l'occupe! À cette vue, ils demeurent immobiles. Elle ordonne qu'on leur arrache ces papiers, se les fait remettre, y jette un coup d'œil rapide, et les déchire. «Voilà, dit-elle, le cas qu'on doit faire des ordres surpris par l'audace et la rébellion. Toi, vieux sauvage, dit-elle à Garcias, prononce toi-même l'ordre de ton bannissement de Tolède. Tu ne peux y reparaître que sur un échafaud. Toi, dit-elle à Alvare, vil ministre des fantaisies du peuple, après avoir rapporté ici les sceaux, va le prévenir que, s'il remue, on saura le châtier de son inquiétude; on fera dresser des gibets pour lui en imposer. Préviens la nation qu'Alphonse, qui régnait selon leur fantaisie, est aujourd'hui roi de Castille: que tout ce qui est ici se retire, hors Ruben et Manrique.»

Les deux confidents de la nouvelle souveraine veulent lui inspirer un peu plus de modération, de retenue; l'engager à déguiser ses ressentiments, à poursuivre ses ennemis d'une manière moins découverte.

«Moi, leur dit-elle, que je manie le sceptre d'une main tremblante! Puisque mon adresse l'a fait tomber entre mes mains, je prétends bien faire rougir le sort de m'en avoir éloignée, et montrer comment on doit gouverner dans les temps difficiles. Les ménagements sont la ressource des âmes faibles. Si je n'accablais pas, je donnerais à mes ennemis le temps de respirer. Ils m'ont fait craindre... Qu'ils tremblent! qu'ils imaginent que rien ne peut les dérober à ma surveillance. Ô vengeance! je suis passionnée pour les douceurs que tu me promets! J'en jouirais sous l'éclair de la foudre dont le carreau devrait m'écraser.»

Manrique, aveuglément dévoué aux volontés de son maître, Manrique, esclave de la beauté, à demi dénaturé par la séduction d'une longue faveur, n'est point assez corrompu pour ne pas sentir se réveiller en lui des sentiments d'humanité, de justice; fruits trop négligés de son éducation et des exemples dont ses yeux ont été frappés dans sa jeunesse. Le noble sang qui coule dans ses veines semble se renouveler en lui, point assez pour l'engager à aller révéler à Alphonse ce qu'il vient d'apercevoir d'odieux dans le caractère de Rachel, mais suffisamment pour lui faire appréhender d'avance la suite des faiblesses de son maître pour une aussi dangereuse créature. Il a pénétré depuis longtemps le caractère de Ruben; et, malgré soi, il est entré en défiance des sublimes connaissances de cet homme. Qu'est-ce qu'une science qui, loin d'élever l'homme qui la possède au-dessus de son espèce, le laisse en proie aux plus viles des passions, dont l'influence avilit et déshonore l'humanité?

Le jeune Castillan a l'âme flétrie, il croit voir une batterie insurmontable entre l'état où il est et le retour à la vertu. Il craint de voir bientôt Alphonse transformé en tyran, et l'État accablé de malheurs. Et les faits semblent justifier sa prévoyance. Les juifs viennent de nouveau d'être déchargés par un de tous les impôts dont les Castillans mêmes sont grevés. On les enhardit: ils abusent, et les châtiments tombent sur ceux qui sont vexés. Le murmure, étouffé dans la capitale par la frayeur des supplices, parvient jusqu'aux extrémités des états d'Alphonse, et s'y dérobe dans le sein des cloîtres, à l'espionnage des Hébreux répandus partout.

Rassurée par des émissaires fidèles, mais trompés, Rachel, dupe d'un calme apparent présume que tout est tranquille, et prémédite, du sein de cette paix imaginaire, d'engager Alphonse à faire une entreprise éclatante contre les Maures de Cordoue: prétendant l'y accompagner, elle faisait préparer de brillants équipages, quand une révolution plus brusque que la première vient l'anéantir avec ses projets.

L'empire que Rachel avait repris sur Alphonse, eu un mot, indigna les Castillans contre elle seule, contre Ruben, et le reste de la nation des Juifs. Ils plaignirent d'autant plus leur souverain, assujetti à la force de leurs maléfices, qu'ils le jugèrent plus malheureux; leur amour pour lui se renforçait par le souvenir de ses vertus passées, en opposition aux faiblesses honteuses dont ils le voyaient la victime.

Sa délivrance fut unanimement projetée. Les confessionnaux devinrent les premiers moyens de s'entre-communiquer leurs dispositions, et les plus sages d'entre les religieux de tous les ordres, leurs agents.