S'ils prennent le parti de s'absenter de chez eux, un pèlerinage entrepris, le dessein de joindre un des différents corps assemblés pour combattre contre les Maures, en sont les motifs apparents. Cependant des magasins d'armes sont entrés dans Tolède, et y remplacent celles dont la prévoyante Rachel avait mit dépouiller les citadins. Les communautés des différents ordres sont devenues les arsenaux qui les recèlent.

Bientôt Balthazar de Zuniga, Juan de Gusman, Pèdre d'Avallos, tout ce que la Castille a de nobles vertueux, dévoués à la libération du roi et de l'État, entrés dans la ville sous le scapulaire des différents ordres, sont dispersés parmi les religieux dont ils ont pris l'habit, et attendent dans l'ombre des cloîtres le signal qui doit les mettre en mouvement.

Ce signal devait partir du haut de la cathédrale. Une sentinelle cachée dans le clocher observait de là les mouvements de l'intérieur du palais. Elle a déjà annoncé que la garde est doublée; la défiante Rachel a fait associer une garde étrangère à celle qui, auparavant, était toute castillane. Mais, dans le cas où cette nouvelle troupe voudrait disputer l'entrée des portes du palais, on a rassemblé des échelles pour tenter de tous côtés l'escalade.

Pendant que ces préparatifs se font à Tolède, sous les yeux d'Alvare Fanès, caché chez l'archevêque. Fernand Garcias, retiré dans son domaine où l'attachement de ses vassaux pour sa personne, où la force de ses châteaux le mettent à l'abri des entreprises de la juive, frémit plus que jamais de l'aveuglement de son roi et des malheurs du peuple; la conspiration se dérobe à ses yeux. On redoute trop ses principes; cependant, de quelque voile que la conspiration se fût environnée, lui, se défiant d'autant plus, qu'au milieu de tant de maux soufferts, on paraissait s'être interdit la plainte, ne vit pas plutôt ses voisins les plus considérables s'éloigner de chez eux sous différents prétextes, qu'il crut devoir leur prêter d'autres motifs. Il était dangereux pour lui d'entrer dans Tolède. Il y pouvait, quand même on ne l'arrêterait pas, succomber sous le fer de quelques assassins privilégiés. En marchant de nuit pour n'être pas aperçu, il se détermine à se rapprocher de Tolède, et reste caché, à quelque distance, dans la maison de Vaudelos, gentilhomme bourguignon, jadis serviteur de la reine Urraque, mère d'Alphonse. «Quoi! c'est vous que je vois ici, noble Fernand, dit Vaudelos; et vous vous y exposez à la vengeance de notre tyranne? Ignorez-vous que votre tête est à prix dans Tolède?—Je le sais, répond Garcias; mais un intérêt plus pressant pour moi que celui de ma propre sûreté me force à la compromettre. Il s'agit de celle d'Alphonse, et j'appréhende un soulèvement général, plus dangereux pour lui que la première émeute.—Je n'y vois pas d'apparence, répond le Bourguignon. On souffre beaucoup ici; mais on ne murmure pas. Je ne vois pas le moindre mouvement. On se contente de prier en secret pour que notre roi soit enfin désensorcelé.—Cher Vaudelos, répond Fernand, la juive a dans les yeux et sur les lèvres un enchantement vraiment diabolique. Elle a un caractère qui, pour n'être pas magique, n'en est que plus dangereux.—Mais, dit Vaudelos, ce prince que j'eus dans mes bras tout enfant, qui ne donna jamais que des preuves de bonté, de magnanimité, de justice, que vous-même avez vu briller de tant de vertus pourrait-il souffrir, s'il était maître de lui-même, qu'une femme...—Oui, reprit Garcias, si la femme avait su en faire un esclave. Je respecte les préjugés du peuple, parce qu'ils sont favorables à notre roi, dont ils paraissent diminuer la faute: mais, mon cher Vaudelos, ces préjugés peuvent rendre cruel, et j'ai en horreur toute espèce de cruauté. Si on se borne à des prières, je cesse d'avoir des inquiétudes; mais ce calme qui vous séduit ne m'en impose pas. Jamais cette nation-ci n'est plus dangereuse qu'alors que, souffrant à l'excès, elle paraît tranquille.

»Je suis conduit ici par un simple pressentiment. Vous connaissez la liberté dont nous jouissons au sein de nos montagnes. Cette pépinière de jeunes héros dont je suis entouré, vassale noblement soumise au trône, n'est pas faite pour respecter, comme elle paraît le faire, en silence, les ordres capricieux et cruels qui en émanent tous les jours. Tout en élevant au ciel les belles actions qui ont honoré la jeunesse d'Alphonse, je les entendais blâmer hautement, dans le cours des années qui viennent de s'écouler, l'attachement du roi pour la juive. Ils se taisent aujourd'hui. Je ne saurais les soupçonner d'un sentiment de crainte. Je les vois occupés de leur vengeance. Elle attentera sur Rachel, irritera le roi, et je crains jusqu'au réveil des vertus dans notre monarque. Sa valeur pourrait lui devenir fatale à lui-même.

»Aidez-moi à surveiller ce qui se passe. J'userai de ce qui me reste de considération pour prévenir les violences. Allez à Tolède; rien ne peut vous rendre suspect à ses habitants: vous avez vos entrées au palais. Promenez-vous dans la ville; consultez les regards, si les bouches se taisent, et voyez si vous ne démêlerez ni agitation ni inquiétude. Je vous attendrai tranquillement ici, où je suis à l'abri de toute surprise.»

Vaudelos acquiesce à la proposition de Garcias, et part à l'instant pour Tolède. Un billet qu'il venait de recevoir l'engageait à se trouver à une assemblée de congrégation chez les dominicains. Souvent on lui en adressait de pareils. Il s'agissait pour l'ordinaire, dans les délibérations d'une compagnie de cette nature, de pourvoir aux embellissements ou aux réparations d'une chapelle, ou de venir au secours de quelque congréganiste nécessiteux. L'invitation ne réveilla point d'autre idée.

Tandis que Fernand se repose et que Vaudelos est en marche, tout se prépare à Tolède pour l'expédition préméditée. On était prévenu qu'Alphonse devait s'écarter pour prendre le plaisir de la chasse; c'est le moment qu'on devait saisir pour massacrer Rachel, Ruben et les Hébreux. Dès que le soleil paraît, un premier coup de cloche, parti du clocher de la cathédrale, avertit qu'on prépare les équipages du roi. D'autres clochers répètent ce signal. Bientôt un second signal avertit que le roi monte à cheval. Enfin un troisième et dernier, que lui et sa garde sont absolument hors de la vue.

On était rassemblé dans les églises pour le service divin. Tout à coup, les portes en sont fermées. Dans chacune d'elles, un religieux monte en chaire. «Braves Tolédans, dit-il à l'assemblée, aujourd'hui l'assujettissement de votre bon roi Alphonse et le malheur de la Castille vont cesser. La noblesse du royaume s'est rassemblée ici pour vous venger de l'odieuse Rachel, et vous affranchir du joug des Hébreux. Regardez, vous verrez dans le chœur, sous des habits pareils aux nôtres, les respectables chefs qui doivent vous commander; on va vous donner des armes. Tout ce qu'il y a de chrétiens à Tolède les prennent dans ce moment-ci. Marchez avec assurance; vous allez combattre, s'il le faut, pour votre roi, votre honneur, votre liberté, votre patrie, et pour Dieu enfin, puisque vous allez détruire les œuvres de l'enfer.»

Pendant que le prédicateur faisait cette courte exhortation, on apportait du fond de la sacristie devant l'autel des faisceaux d'armes; un célébrant les bénissait et une foule d'acolytes les distribuaient dans tous les rangs formés dans l'église. Les chefs, laissant voir leurs gantelets armés d'un bâton de commandement, mettaient de l'ordre dans les rangs, assemblaient les compagnies avec cette intelligence flegmatique qui, dans sa lenteur apparente, établit promptement la régie. Bientôt on voit des bataillons en état de marcher; les bannières vont leur servir de drapeaux.