À peine les corps sont en règle, qu'un signal les avertit de se mettre en mouvement. Les troupes qui doivent s'emparer des avenues de Tolède sortent des églises les plus voisines de ses portes. Le reste marche vers le palais flegmatiquement et en silence, comme il avait pris les armes.
La première des troupes, sortant de la cathédrale, arrive en un moment aux portes du palais. Déjà les conspirateurs en étaient les maîtres. Une trentaine d'entre eux, les plus déterminés, sous un habit qui n'était point suspect, en avaient surpris et désarmé la garde. Ils s'étaient emparés des armes qui étaient aux faisceaux. Dans tous les cas, la garde castillane, en voyant à quels ennemis elle avait affaire, eût fait peu de résistance; mais l'étrangère, désarmée et surprise, ne fut pas en état d'en faire. En une demi-heure de temps, douze mille hommes armés environnèrent l'enceinte du palais, et il ne demeure à Rachel pour toute protection que quelques portes que des juives tremblantes ont barricadées sur elles.
Vaudelos a vu le commencement des mouvements. Il retourne à Fernand au grand galop de sa monture; Fernand part comme un éclair et vient se précipiter au milieu des bataillons.
Cependant au premier bruit qu'avait occasionné le désarmement de la garde, Rachel, entendant parler d'émeute, ordonne à Manrique de faire avertir Alphonse, et d'aller lui-même donner ordre aux troupes cantonnées dans les environs de Tolède de marcher; Manrique part comme s'il devait obéir. Elle dit à ses femmes de porter ses effets dans la tour, où elle pensait trouver un asile jusqu'au retour d'Alphonse et des troupes dont elle attendait le secours; mais quatre de ces religieux, armés de toutes pièces, ayant prévu son dessein, en gardent les portes.
Alors la juive voit son danger; elle parcourt le palais et ne rencontre que des visages effrayés: hommes, femmes, tout l'évite, tout l'abandonne. Elle est seule. «Ô solitude affreuse! s'écrie-t-elle, effrayant vestibule de la mort! j'interprète ton silence; il me présage la foudre dont je vais être écrasée. Ah! pût-elle tomber du ciel sur moi et me dérober à l'ignominie de périr sous les coups de ces odieux Castillans!» En finissant cette apostrophe, elle aperçoit Ruben pâle, tremblant, défiguré. «Te voilà, oiseau de fatal augure! l'impuissance, le crime et l'assassinat sont dans tes horribles regards, la rage effrayée tremble sous tes lèvres. Ne m'approche pas, monstre, tu es plus affreux que le remords.
—Cesse de me provoquer, méchante femme, dit Ruben, tes forfaits et les miens sont sur moi et m'accablent. Le glaive est sur ma tête, l'enfer est sous mes pieds...—Tombes-y, scélérat, abîme-toi; dit Rachel; tu m'es plus odieux que celui qui vient pour me donner la mort.»
C'était le vertueux Fernand qui venait à elle pour entreprendre de la dérober à la fureur du peuple. «Madame, lui dit-il, le temps presse; vous n'avez pas de secours à attendre du roi, il ignore votre péril; tous les passages pour venir à vous sont gardés. Instruit ce matin, mais trop tard, du soulèvement, je n'ai pu m'y opposer, et les esprits sont trop aigris contre vous pour que je me flatte de les gouverner. Votre mort est jurée: hâtez-vous, suivez-moi; il est un souterrain qui communique de ce palais au dehors de la ville, on ne s'est point emparé de l'issue; je la connais; je vous servirai de guide, et sais où vous cacher jusqu'au moment où je puisse vous conduire moi-même en lieu de sûreté: abandonnez-vous à ma foi.
—Qu'entends-je? reprit Rachel, est-ce un piége de plus que l'on me tend, quand les filets de la mort m'environnent? Veut-on se soustraire au ressentiment d'Alphonse en me faisant mourir dans des tourments obscurs, au fond d'un souterrain? Ô affreuse inimitié, veux-tu m'ôter jusqu'à l'espoir d'être vengée?...—À quel soupçon vous livrez-vous, madame? dit Fernand. Garcias, qui s'éloigna de toutes les grâces de la cour, parce qu'elles venaient de vous, aurait l'âme assez basse!...—J'ai tort, reprit Rachel; c'est ta farouche vertu qui vient ici pour me sauver; elle m'effraye plus que la mort. Va rejoindre tes complices; si le courage te manque pour couronner ici le crime, il m'en reste assez pour refuser la vie, dès que je dois t'en être redevable.» En finissant ces paroles, elle s'éloigne de Fernand, qui demeure consterné de ne pouvoir dérober une femme à la fin désastreuse dont elle est menacée, sauver aux Castillans le crime et la honte d'un assassinat, et d'avoir attenté sur les jours de la favorite de leur monarque.
Rachel, parcourant les salles du palais, comme égarée, parvient à celle du trône. Le scélérat Ruben, couché sous une banquette, la face contre terre, essayait de se dérober aux yeux. Les bruits menaçants se faisaient entendre de tous côtés. «Meure, meure Rachel, et périssent les Israélites!» criaient des gens qu'on entendait courir à grands pas dans tous les appartements.
»La mort, dit la Juive, est donc inévitable! rendons-la décente pour moi, et dangereuse pour mes ennemis. Forçons-les à souiller le trône, et que la foudre en parte pour me venger.» Après cette apostrophe, elle s'arrange et s'attache sur ce siége, où le crime et l'audace l'avaient fait s'asseoir pour le malheur des peuples. Elle y demeure immobile; elle appelle à son secours l'insensibilité. Cependant, la foule empressée, qui la cherche pour l'immoler, arrive, précédée par les mêmes cris menaçants: «Meure, meure Rachel!» On l'entoure, et cent poignards s'élèvent; aucun ne frappe. L'horreur de se baigner dans le sang d'une femme, même coupable, s'est emparée de tous les Castillans. Alvare Fanès survient et les surprend dans cette attitude. Les moments lui sont précieux; il ne veut point que le crime échappe au châtiment devenu nécessaire; mais il respecte trop ses concitoyens pour le leur commander. Il aperçoit Ruben, couché par terre, rendu immobile par la terreur. «Lève-toi, malheureux! lui dit-il, tu trembles pour ton odieuse vie, tu as un moyen de la sauver; prends ce poignard, perce le cœur de ton indigne complice, ou, dans ce moment, je te fais vomir ton âme sacrilége.»