Ruben prend le poignard, l'œil égaré, il s'approche de Rachel. «Ciel! dit-elle en le voyant venir, ta vengeance est affreuse, mais elle est juste.» Elle dit, et la main forcenée du scélérat lui plonge, à plusieurs reprises, le poignard dans le cœur; elle expire. Elle avait au cou ce même portrait qu'Alphonse enleva à Manrique pour le donner au rabbin; il n'y tenait que par un fil de perles. Le sang sortant avec abondance le souillait. Alvare veut sauver cette effigie de ce sanglant déluge, et l'arrache. Il rendait, sans le savoir, un important service à son souverain. On doit bientôt en acquérir la preuve.
Fernand de Castro, n'ayant pu dérober la juive à sa destinée, était couru au-devant d'Alphonse, auprès duquel Manrique s'était déjà rendu. Ce prince entre en fureur en apprenant le danger de Rachel. Il rassemble sa garde; et, emporté par une espèce de rage, abusant de la vigueur de son cheval, il se précipite en avant de sa suite vers Tolède. Le seul Fernand peut le suivre. Tout à coup, celui-ci s'aperçoit que son souverain chancelle: il accourt, et le reçoit dans ses bras, lorsqu'il est près de tomber de sa monture; heureusement, le cheval s'était arrêté. Une faiblesse soudaine avait saisi le monarque. Le sujet affectionné, ne pouvant lui donner d'autres secours, cherche à lui faciliter le retour de la respiration, en dégageant la poitrine des vêtements dont elle est couverte. En la mettant à nu, il découvre qu'elle est chargée du portrait de l'odieuse juive; il l'arrache, et le jette avec dédain dans une mare bourbeuse, formée par l'assemblage des eaux de la pluie.
«Qui êtes-vous? dit le prince; est-ce vous par qui je viens d'être soulagé d'un poids insupportable? J'avais sur l'estomac un abominable fardeau; où suis-je?—Dans les bras de votre fidèle sujet Fernand de Castro..—Quoi! c'est vous, mon estimable ami? Mais d'où viens-je? où allais-je? Il me semble que je sors d'un songe. Ne rêvais-je pas encore? Pourquoi sommes-nous seuls ici? Pourquoi suis-je à terre?...
—Vous revenez de la chasse, sire; vous avez trop poussé votre cheval, votre cortége n'a pas pu vous suivre. Vous veniez pour rétablir le calme à Tolède; le peuple, attroupé, voulait enlever Rachel de votre palais...—Oui, je me le rappelle; Manrique m'était venu dire la même chose, et vous aussi. Depuis, il m'est arrivé quelque chose de bien extraordinaire, dont il m'est impossible de vous rendre compte. Mais, poursuivit le monarque en se levant, cet accident ne peut avoir rien d'alarmant. Je me sens bien, et beaucoup mieux que je ne me sois senti depuis longtemps. Remontons à cheval; le trouble qui est dans Tolède me donne de l'inquiétude. Je me repens, mon cher Fernand, de n'en avoir pas renvoyé la cause sur votre premier avis. Je veux attendre ici ma garde, précédez-moi; prenez mon anneau, agissez en mon nom. Je ne rentrerai pas dans la ville que Rachel et tous les juifs n'en soient bannis, et je ratifierai tout ce que vous aurez jugé à propos de faire pour tranquilliser ma nation: mais si Rachel est morte?—Sire, dit Garcias...—Mes sujets auront pu vouloir sa mort, mais aucun ne se sera chargé du crime, répond Alphonse. Pressez-vous, mon cher Fernand; mon peuple est dans l'agitation, peut-être dans la crainte; je ne respirerai point que la tranquillité ne soit rétablie dans Tolède et dans toutes les dépendances de la Castille.»
Quel fut l'étonnement de Garcias au changement subit qu'il aperçoit dans les dispositions, les affections, les sentiments de son roi. Le vertueux gentilhomme croit y démêler un coup du ciel, il en rend intérieurement grâces, de toute la chaleur de son âme. Muni de l'anneau, il entre dans Tolède et annonce au peuple qui l'environne avec inquiétude, les intentions d'Alphonse. Le bruit s'en répand dans tous les quartiers, on jette au loin les armes, on se précipite en foule pour aller au-devant de lui; il aperçoit, d'une hauteur sur laquelle il s'est arrêté, le clergé couvert de ses ornements, une foule mêlée de femmes, d'enfants, qui lèvent les mains vers le ciel. Son âme s'émeut à la vue de ce tableau attendrissant. «Voyez, disait-il à Manrique, cette chère nation, dont une folie inconcevable pour moi-même m'a fait braver les inquiétudes et aigrir les peines pendant sept ans; comment ai-je pu m'oublier à ce point? Comment, vous qui m'aimez, n'avez-vous pas essayé de m'éclairer? Comment ne sommes-nous pas, vous et moi, bourrelés de remords?»
Comme ils approchaient du palais, au milieu d'une foule empressée et animée par les transports de la joie la plus vive, Fernand vient au-devant d'Alphonse, lui apprend la mort de Rachel, en désignant la main dont était parti le coup. La terre couvre déjà tout ce qui reste du malheureux objet de sa faiblesse.
«Oui, lui répond Alphonse, l'objet a disparu; la honte des faiblesses me reste.
—La Castille, ô mon roi! dit Alvare Fanès, qui se trouvait présent, ne s'en ressouviendra que pour vous plaindre, et bénir Dieu de lui avoir rendu son roi délivré des piéges de l'enfer; un des moyens employés contre vous a été remis par moi à l'archevêque, il en a fait examiner les caractères, déguisés sous une enveloppe, par un juif converti, et ce qu'on n'avait fait que soupçonner vient de devenir authentique. Le talisman qui correspondait à celui-là a été plongé par Fernand Garcias dans la fange d'un bourbier infect.
»Venez remplir sans trouble, comme sans remords, les nobles fonctions qui vous attendent; pacifié par votre présence, votre peuple sera heureux de votre seul retour à lui.»
Alphonse se ranime au discours d'Alvare; il est un trait qui l'éclaire sur le commencement, les suites et la fin de sa cruelle aventure; il lui devient possible de soutenir les regards de son peuple, et de se laisser aller aux témoignages de l'enthousiasme dont il le voit transporté. Cependant il n'est pas entièrement disculpé à ses propres regards; il se retourne vers Manrique: «Je me sens, lui dit-il, rappeler à la vertu avec une joie indicible, mais je m'en étais écarté par ma faute. Quand vous me parlâtes des merveilles de l'Hébreu, au lieu de me défier de mon ignorance et de me laisser gouverner ensuite par une vaine curiosité, je devais faire mettre au cachot l'Hébreu qui vous avait séduit. Nous fûmes deux coupables, et, dans ma place, je le fus plus que vous; il faut, que je vous pardonne, pour que je puisse me faire grâce à moi-même; quant au scélérat dont nous avons été la dupe, s'il a pu échapper à la mort par le crime, allez le faire précipiter dans un cachot; il ne faut point qu'il puisse répandre sur la terre de nouveaux poisons.