—Quoi! j'aurais fait cela? s'écria Cazotte effrayé; moi qui ne songeais qu'à divertir le public et à prouver seulement qu'il fallait prendre garde au diable!
—Et qui vous dit que notre science ait quelque rapport avec cet esprit des ténèbres? Telle est pourtant la conclusion de votre dangereux ouvrage. Je vous ai pris pour un frère infidèle qui trahissait nos secrets par un motif que j'étais curieux de connaître... Et, puisque vous n'êtes en effet qu'un profane ignorant de notre but sublime, je vous instruirai, je vous ferai pénétrer plus avant dans les mystères de ce monde des esprits qui nous presse de toutes parts, et qui par l'intuition seule s'est déjà révélé à vous.
Cette conversation se prolongea longtemps; les biographes varient sur les termes, mais tous s'accordent à signaler la subite révolution qui se fit dès lors dans les idées de Cazotte, adepte sans le savoir d'une doctrine dont il ignorait qu'il existât encore des représentants. Il avoua qu'il s'était montré sévère, dans son Diable amoureux, pour les cabalistes, dont il ne concevait qu'une idée fort vague, et que leurs pratiques n'étaient peut-être pas aussi condamnables qu'il l'avait supposé. Il s'accusa même d'avoir un peu calomnié ces innocents esprits qui peuplent et animent la région moyenne de l'air, en leur assimilant la personnalité douteuse d'un lutin femelle qui répond au nom de Belzébuth.
—Songez, lui dit l'initié, que le Père Kircher, l'abbé de Villars et bien d'autres casuistes ont démontré depuis longtemps leur parfaite innocence au point de vue chrétien. Les Capitulaires de Charlemagne en faisaient mention comme d'êtres appartenant à la hiérarchie céleste; Platon et Socrate, les plus sages des Grecs, Origène, Porphyre et saint Augustin, ces flambeaux de l'Église, s'accordaient à distinguer le pouvoir des esprits élémentaires de celui des fils de l'abîme... Il n'en fallait pas tant pour convaincre Cazotte, qui, comme on le verra, devait plus tard appliquer ces idées non plus à ses livres, mais à sa vie, et qui s'en montra convaincu jusqu'à ses derniers moments.
Cazotte dut être d'autant plus porté à réparer la faute qui lui était signalée, que ce n'était pas peu de chose alors que d'encourir la haine des illuminés, nombreux, puissants, et divisés en une foule de sectes, sociétés et loges maçonniques, qui se correspondaient d'un bout à l'autre du royaume. Cazotte, accusé d'avoir révélé aux profanes les mystères de l'initiation, s'exposait au même sort qu'avait subi l'abbé de Villars, qui, dans le Comte de Gabalis, s'était permis de livrer à la curiosité publique, sous une forme à demi sérieuse, toute la doctrine des rose-croix sur le monde des esprits. Cet ecclésiastique fut trouvé un jour assassiné sur la route de Lyon, et l'on ne put accuser que les sylphes ou les gnomes de cette expédition. Cazotte opposa d'ailleurs d'autant moins de résistance aux conseils de l'initié qu'il était naturellement très-porté à ces sortes d'idées. Le vague que des études faites sans méthode répandaient dans sa pensée, le fatiguait lui-même, et il avait besoin de se rattacher à une doctrine complète. Celle des martinistes, au nombre desquels il se fit recevoir, avait été introduite en France par Martinez Pasqualis, et renouvelait simplement l'institution des rites cabalistiques du onzième siècle, dernier écho de la formule des gnostiques, où quelque chose de la métaphysique juive se mêle aux théories obscures des philosophes alexandrins.
L'école de Lyon, à laquelle appartenait dès lors Cazotte, professait, d'après Martinez, que l'intelligence et la volonté sont les seules forces actives de la nature, d'où il suit que, pour en modifier les phénomènes, il suffit de commander fortement et de vouloir. Elle ajoutait que, par la contemplation de ses propres idées et l'abstraction de tout ce qui tient au monde extérieur et au corps, l'homme pouvait s'élever à la notion parfaite de l'essence universelle et à cette domination des esprits dont le secret était contenu dans la Triple contrainte de l'enfer, conjuration toute-puissante à l'usage des cabalistes du moyen âge.
Martinez, qui avait couvert la France de loges maçonniques selon son rite, était allé mourir à Saint-Domingue; la doctrine ne put se conserver pure, et se modifia bientôt en admettant les idées de Swedenborg et de Jacob Boehm, qu'on eut de la peine à réunir dans le même symbole. Le célèbre Saint-Martin, l'un des néophytes les plus ardents et les plus jeunes, se rattacha particulièrement aux principes de ce dernier. A cette époque, l'école de Lyon s'était fondue déjà dans la Société des Philalèthes, où Saint-Martin refusa d'entrer, disant qu'ils s'occupaient plus de la science des âmes d'après Swedenborg, que de celle des esprits d'après Martinez.
Plus tard, parlant de son séjour parmi les illuminés de Lyon, cet illustre théosophe disait: «Dans l'école où j'ai passé il y a vingt-cinq ans, les communications de tout genre étaient fréquentes; j'en ai eu ma part comme beaucoup d'autres. Les manifestations du signe du Réparateur y étaient visibles: j'y avais été préparé par des initiations. Mais, ajoute-t-il, le danger de ces initiations est de livrer l'homme à des esprits violents; et je ne puis répondre que les formes qui se communiquaient à moi ne fussent pas des formes d'emprunt.»