Le danger que redoutait Saint-Martin fut précisément celui où se livra Cazotte, et qui causa peut-être les plus grands malheurs de sa vie. Longtemps encore ses croyances furent douces et tolérantes, ses visions riantes et claires; ce fut dans ces quelques années qu'il composa de nouveaux contes arabes qui, longtemps confondus avec les Mille et une Nuits, dont ils formaient la suite, n'ont pas valu à leur auteur toute la gloire qu'il en devait retirer.
Les principaux sont la Dame inconnue, le Chevalier, l'Ingrat puni, le Pouvoir du Destin, Simoustapha, le Calife voleur, qui a fourni le sujet du Calife de Bagdad, l'Amant des étoiles et le Magicien ou Maugraby, ouvrage plein de charme descriptif et d'intérêt.
Ce qui domine dans ces compositions, c'est la grâce et l'esprit des détails; quant à la richesse de l'invention, elle ne le cède pas aux contes orientaux eux-mêmes, ce qui s'explique en partie d'ailleurs par le fait que plusieurs sujets originaux avaient été communiqués à l'auteur par un moine arabe nommé Dom Chavis.
La théorie des esprits élémentaires, si chère à toute imagination mystique, s'applique également, comme on sait, aux croyances de l'Orient, et les pâles fantômes perçus dans les brumes du Nord au prix de l'hallucination et du vertige, semblent se teindre là-bas des feux et des couleurs d'une atmosphère splendide et d'une nature enchantée. Dans son conte du Chevalier, qui est un véritable poëme, Cazotte réalise surtout le mélange de l'invention romanesque et d'une distinction des bons et des mauvais esprits, savamment renouvelée des cabalistes de l'Orient. Les génies lumineux, soumis à Salomon, livrent force combats à ceux de la suite d'Éblis; les talismans, les conjurations, les anneaux constellés, les miroirs magiques, tout cet enchevêtrement merveilleux des fatalistes arabes s'y noue et s'y dénoue avec ordre et clarté. Le héros a quelques traits de l'Initié égyptien du roman de Séthos, qui alors obtenait un succès prodigieux. Le passage où il traverse, à travers mille dangers, la montagne de Caf, palais éternel de Salomon, roi des génies, est la version asiatique des épreuves d'Isis; ainsi, la préoccupation des mêmes idées apparaît encore sous les formes les plus diverses.
Ce n'est pas à dire qu'un grand nombre des ouvrages de Cazotte n'appartienne à la littérature ordinaire. Il eut quelque réputation comme fabuliste, et dans la dédicace qu'il fit de son volume de fables à l'Académie de Dijon, il eut soin de rappeler le souvenir d'un de ses aïeux, qui, du temps de Marot et de Ronsard, avait contribué aux progrès de la poésie française. A l'époque où Voltaire publiait son poëme intitulé la Guerre de Genève, Cazotte eut l'idée plaisante d'ajouter aux premiers chants du poëme inachevé un septième chant écrit dans le même style, et que l'on crut de Voltaire lui-même.
Nous n'avons pas parlé de ses chansons, qui portent l'empreinte d'un esprit tout particulier. Rappellerons-nous la plus connue, intitulée: O mai, joli mois de mai:
Pour le premier jour de mai,