—Eh bien, madame, pendant ce siége, un homme fit sept jours de suite le tour des remparts, à la vue des assiégeants et des assiégés, criant incessamment d'une voix sinistre et tonnante: Malheur à Jérusalem! Malheur à moi-même! Et dans le moment une pierre énorme, lancée par les machines ennemies, l'atteignit et le mit en pièces.»
Et après cette réponse, M. Cazotte fit sa révérence et sortit.
Tout en n'accordant à ce document qu'une confiance relative, et en nous rapportant à la sage opinion de Charles Nodier, qui dit qu'à l'époque où a eu lieu cette scène, il n'était peut-être pas difficile de prévoir que la révolution qui venait choisirait ses victimes dans la plus haute société d'alors, et dévorerait ensuite ceux-là même qui l'auraient créée, nous allons rapporter un singulier passage qui se trouve dans le poëme d'Ollivier, publié justement trente ans avant 93, et dans lequel on remarquera une préoccupation de têtes coupées qui peut bien passer, mais plus vaguement, pour une hallucination prophétique.
«Il y a environ quatre ans que nous fûmes attirés l'un et l'autre par des enchantements dans le palais de la fée Bagasse. Cette dangereuse sorcière, voyant avec chagrin le progrès des armes chrétiennes en Asie, voulut les arrêter en tendant des piéges aux chevaliers défenseurs de la foi. Elle construisit non loin d'ici un palais superbe. Nous mîmes malheureusement le pied sur les avenues: alors, entraînés par un charme, quand nous croyions ne l'être que par la beauté des lieux, nous parvînmes jusque dans un péristyle qui était à l'entrée du palais; mais nous y étions à peine, que le marbre sur lequel nous marchions, solide en apparence, s'écarte et fond sous nos pas: une chute imprévue nous précipite sous le mouvement d'une roue armée de fers tranchants, qui séparent en un clin d'œil toutes les parties de notre corps les unes des autres; et ce qu'il y eut de plus étonnant, c'est que la mort ne suivit pas une aussi étrange dissolution.
Entraînées par leur propre poids, les parties de notre corps tombèrent dans une fosse profonde, et s'y confondirent dans une multitude de membres entassés. Nos têtes roulèrent comme des boules. Ce mouvement extraordinaire ayant achevé d'étourdir le peu de raison qu'une aventure aussi surnaturelle m'avait laissée, je n'ouvris les yeux qu'au bout de quelque temps, et je vis que ma tête était rangée sur des gradins à côté et vis-à-vis de huit cents autres têtes des deux sexes, de tout âge et de tout coloris. Elles avaient conservé l'action des yeux et de la langue, et surtout un mouvement dans les mâchoires qui les faisait bâiller presque continuellement. Je n'entendais que ces mots, assez mal articulés:—Ah! quels ennuis! cela est désespérant.
Je ne pus résister à l'impression que faisait sur moi la condition générale, et me mis à bâiller comme les autres.
—Encore une bâilleuse de plus, dit une grosse tête de femme, placée vis-à-vis de la mienne; on n'y saurait tenir, j'en mourrai; et elle se remit à bâiller de plus belle.