—Au moins cette bouche-ci a de la fraîcheur, dit une autre tête, et voilà des dents d'émail. Puis, m'adressant la parole:—Madame, peut-on savoir le nom de l'aimable compagne d'infortune que nous a donnée la fée Bagasse?
J'envisageai la tête qui m'adressait la parole: c'était celle d'un homme. Elle n'avait point de traits, mais un air de vivacité et d'assurance, et quelque chose d'affecté dans la prononciation.
Je voulus répondre:—Seigneur, j'ai un frère... Je n'eus pas le temps d'en dire davantage.—Ah! ciel! s'écria la tête femelle qui m'avait apostrophé la première, voici encore une conteuse et une histoire; nous n'avons pas été assez assommés de récits. Bâillez, madame, et laissez là votre frère. Qui est-ce qui n'a pas de frères? Sans ceux que j'ai, je régnerais paisiblement et ne serais pas où je me trouve.
—Seigneur, dit la grosse tête apostrophée, vous vous faites connaître bien tôt pour ce que vous êtes, pour la plus mauvaise tête...
—Ah! interrompit l'autre, si j'avais seulement mes membres...
—Et moi, dit l'adversaire, si j'avais seulement mes mains... Et d'ailleurs, me disait-il, vous pouvez vous apercevoir que ce qu'il dit ne saurait passer le nœud de la gorge.
—Mais, disais-je, ces disputes-ci vont trop loin...
—Eh! non, laissez-nous faire; ne vaut-il pas mieux se quereller que de bâiller? A quoi peuvent s'occuper des gens qui n'ont que des oreilles et des yeux, qui vivent ensemble face à face depuis un siècle, qui n'ont nulle relation ni n'en peuvent former d'agréables, à qui la médisance même est interdite, faute de savoir de qui parler pour se faire entendre, qui...
Il en eût dit davantage; mais voilà que tout à coup il nous prend une violente envie d'éternuer tous ensemble; un instant après, une voix rauque, partant on ne sait d'où, nous ordonne de chercher nos membres épars; en même temps nos têtes roulent vers l'endroit où ils étaient entassés.»