Son système sur la nécessité de l'action humaine pour établir la communication entre le ciel et la terre est clairement énoncé ici. Aussi en appelle-t-il souvent, dans sa correspondance, au courage du Roi Louis XVI, qui lui paraît toujours se reposer trop sur la Providence. Ses recommandations à ce sujet ont souvent quelque chose du sectaire protestant plutôt que du catholique pur:
«Il faut que le Roi vienne au secours de la garde nationale, qu'il se montre, qu'il dise: Je veux, j'ordonne, et d'un ton ferme. Il est assuré d'être obéi, et de n'être pas pris pour la poule mouillée que les démocrates dépeignent à me faire souffrir dans toutes les parties de mon corps.
Qu'il se porte rapidement avec vingt-cinq gardes, à cheval comme lui, au lieu de la fermentation: tout sera forcé de plier et de se prosterner devant lui. Le plus fort du travail est fait, mon ami; le roi s'est résigné et mis entre les mains de son Créateur; jugez à quel degré de puissance cela le porte, puisque Achab, pourri de vices, pour s'être humilié devant Dieu par un seul acte d'un moment, obtint la victoire sur ses ennemis. Achab avait le cœur faux, l'âme dépravée; et mon Roi a l'âme la plus franche qui soit sortie des mains de Dieu; et l'auguste, la céleste Élisabeth a sur le front l'égide qui pend au bras de la véritable sagesse... Ne craignez rien de Lafayette: il est lié comme ses complices. Il est, comme sa cabale, livré aux esprits de terreur et de confusion; il ne saurait prendre un parti qui lui réussisse, et le mieux pour lui est d'être mis aux mains de ses ennemis par ceux en qui il croit pouvoir placer sa confiance. Ne discontinuons pas cependant d'élever les bras vers le ciel; songeons à l'attitude du prophète tandis qu'Israël combattait.
Il faut que l'homme agisse ici, puisque c'est le lieu de son action; le bien et le mal ne peuvent y être faits que par lui. Puisque presque toutes les églises sont fermées, ou par l'interdiction ou par la profanation, que toutes nos maisons deviennent des oratoires. Le moment est bien décisif pour nous: ou Satan continuera de régner sur la terre comme il fait, jusqu'à ce qu'il se présente des hommes pour lui faire tête comme David à Goliath; ou le règne de Jésus-Christ, si avantageux pour nous, et tant prédit par les prophètes, s'y établira. Voilà la crise dans laquelle nous sommes, mon ami, et dont je dois vous avoir parlé confusément. Nous pouvons, faute de foi, d'amour et de zèle, laisser échapper l'occasion, mais nous la tenons. Au reste, Dieu ne fait rien sans nous, qui sommes les rois de la terre; c'est à nous à amener le moment prescrit par ses décrets. Ne souffrons pas que notre ennemi, qui, sans nous, ne peut rien, continue de tout faire, et par nous.»
En général, il se fait peu d'illusions sur le triomphe de sa cause; ses lettres sont remplies de conseils qu'il eût peut-être été bon de suivre, mais le découragement finit par le gagner en présence de tant de faiblesse, et il en arrive à douter de lui-même et de sa science:
«Je suis bien aise que ma dernière lettre ait pu vous faire quelque plaisir. Vous n'êtes pas initié! applaudissez-vous-en. Rappelez-vous le mot: Et scientia eorum perdet eos. Si je ne suis pas sans danger, moi que la grâce divine a retiré du piége, jugez du risque de ceux qui restent... la connaissance des choses occultes est une mer orageuse d'où l'on n'aperçoit pas le rivage.»
Est-ce à dire qu'il eût abandonné alors les pratiques qui lui semblaient pouvoir agir sur les esprits funestes? On a vu seulement qu'il espérait les vaincre avec leurs armes. Dans un passage de sa correspondance il parle d'une prophétesse Broussole, qui, ainsi que la célèbre Catherine Théot, obtenait les communications des puissances rebelles en faveur des jacobins; il espère avoir agi contre elle avec quelque succès. Au nombre de ces prêtresses de la propagande, il cite encore ailleurs la marquise d'Urfé, «la doyenne des Médées françaises, dont le salon regorgeait d'empiriques et de gens qui galopaient après les sciences occultes...» Il lui reproche particulièrement d'avoir élevé et disposé au mal le ministre Duchâtelet.
On ne peut croire que ces lettres, surprises aux Tuileries dans la journée sanglante du 10 août, eussent suffi pour faire condamner un vieillard en proie à d'innocentes rêveries mystiques, si quelques passages de la correspondance n'eussent fait soupçonner des conjurations plus matérielles. Fouquier-Tinville, dans son acte d'accusation, signala certaines expressions des lettres comme indiquant une coopération au complot dit des chevaliers du poignard, déconcerté dans les journées du 10 et du 12 août; une lettre plus explicite encore indiquait les moyens de faire évader le Roi, prisonnier depuis le retour de Varennes, et traçait l'itinéraire de sa fuite; Cazotte offrait sa propre maison comme asile momentané:
«Le Roi s'avancera jusqu'à la plaine d'Ay; là il sera à vingt-huit lieues de Givet, à quarante lieues de Metz. Il peut se loger lui-même à Ay, où il y a trente maisons pour ses gardes et ses équipages. Je voudrais qu'il préférât Pierry, où il trouverait également vingt-cinq à trente maisons, dans l'une desquelles il y a vingt lits de maîtres et de l'espace, chez moi seul, pour coucher une garde de deux cents hommes, écuries pour trente à quarante chevaux, un vide pour établir un petit camp dans les murs. Mais il faut qu'un plus habile et plus désintéressé que moi calcule l'avantage de ces deux positions.»