Pourquoi faut-il que l'esprit de parti ait empêché d'apprécier, dans ce passage, la touchante sollicitude d'un homme presque octogénaire qui s'estime peu désintéressé d'offrir au Roi proscrit le sang de sa famille, sa maison pour asile, et son jardin pour champ de bataille? N'aurait-on pas dû ranger de tels complots parmi les autres illusions d'un esprit affaibli par l'âge? La lettre qu'il écrivit à son beau-père M. Roignan, greffier du conseil de la Martinique, pour l'engager à organiser une résistance contre six mille républicains envoyés pour s'emparer de la colonie, est comme un ressouvenir du bel enthousiasme qu'il avait déployé dans sa jeunesse pour la défense de l'île contre les Anglais: il indique les moyens à prendre, les points à fortifier, les ressources que lui inspirait sa vieille expérience maritime. On comprend après tout qu'une pièce pareille ait été jugée fort coupable par le gouvernement révolutionnaire; mais il est fâcheux que l'on ne l'ait pas rapprochée de l'écrit suivant, daté de la même époque, et qui aurait montré s'il fallait tenir plus de compte des rêveries que des rêves de l'infortuné vieillard.
MON SONGE DE LA NUIT DU SAMEDI AU DIMANCHE DE DEVANT LA SAINT-JEAN.
1791.
J'étais dans un capharnaüm depuis longtemps et sans m'en douter, quoiqu'un petit chien que j'ai vu courir sur un toit, et sauter d'une distance d'une poutre couverte en ardoises sur une autre, eût dû me donner du soupçon.
J'entre dans un appartement; j'y trouve une jeune demoiselle seule; on me la donne intérieurement pour une parente du comte de Dampierre; elle paraît me reconnaître et me salue. Je m'aperçois bientôt qu'elle a des vertiges; elle semble dire des douceurs à un objet qui est vis-à-vis d'elle; je vois qu'elle est en vision avec un esprit, et soudain j'ordonne, en faisant le signe de la croix sur le front de la demoiselle, à l'esprit de paraître.
Je vois une figure de quatorze à quinze ans, point laide, mais dans la parure, la mine et l'attitude d'un polisson; je le lie, et il se récrie sur ce que je fais. Paraît une autre femme pareillement obsédée; je fais pour elle la même chose. Les deux esprits quittent leurs effets, me font face et faisaient les insolents, quand, d'une porte qui s'ouvre, sort un homme gros et court, de l'habillement et de la figure d'un guichetier: il tire de sa poche deux petites menottes qui s'attachent comme d'elles-mêmes aux mains des deux captifs que j'ai faits. Je les mets sous la puissance de Jésus-Christ. Je ne sais quelle raison me fait passer pour un moment de cette pièce dans une autre, mais j'y rentre bien vite pour demander mes prisonniers; ils sont assis sur un banc dans une espèce d'alcôve; ils se lèvent à mon approche, et six personnages vêtus en archers des pauvres s'en emparent. Je sors après eux; une espèce d'aumônier marchait à côté de moi. Je vais, disait-il, chez M. le marquis tel; c'est un bon homme; j'emploie mes moments libres à le visiter. Je crois que je prenais la détermination de le suivre, quand je me suis aperçu que mes deux souliers étaient en pantoufle; je voulais m'arrêter et poser les pieds quelque part pour relever les quartiers de ma chaussure, quand un gros homme est venu m'attaquer au milieu d'une grande cour remplie de monde; je lui mis la main sur le front, et l'ai lié au nom de la sainte Trinité et par celui de Jésus, sous l'appui duquel je l'ai mis.
De Jésus-Christ! s'est écriée la foule qui m'entourait. Oui, ai-je dit, et je vous y mets tous après vous avoir liés. On faisait de grands murmures sur ce propos.
Arrive une voiture comme un coche; un homme m'appelle par mon nom, de la portière: Mais, sire Cazotte, vous parlez de Jésus-Christ; pouvons-nous tomber sous la puissance de Jésus-Christ? Alors j'ai repris la parole, et ai parlé avec assez d'étendue de Jésus-Christ et de sa miséricorde sur les pécheurs. Que vous êtes heureux! ai-je ajouté: vous allez changer de fers. De fers! s'est écrié un homme enfermé dans la voiture, sur la bosse de laquelle j'étais monté; est-ce qu'on ne pouvait nous donner un moment de relâche?
Allez, a dit quelqu'un, vous êtes heureux, vous allez changer de maître, et quel maître! Le premier homme qui m'avait parlé disait: J'avais quelque idée comme cela.
Je tournais le dos au coche et avançais dans cette cour d'une prodigieuse étendue; on n'y était éclairé que par des étoiles. J'ai observé le ciel, il était d'un bel azur pâle et très-étoilé; pendant que je le comparais dans ma mémoire à d'autres cieux que j'avais vus dans le capharnaüm, il a été troublé par une horrible tempete; un affreux coup de tonnerre l'a mis tout en feu; le carreau tombé à cent pas de moi est venu se roulant vers moi; il en est sorti un esprit sous la forme d'un oiseau de la grosseur d'un coq blanc, et la forme du corps plus allongée, plus bas sur pattes, le bec plus émoussé. J'ai couru sur l'oiseau en faisant des signes de croix; et, me sentant rempli d'une force plus qu'ordinaire, il est venu tomber à mes pieds. Je voulais lui mettre sur la tête... Un homme de la taille du baron de Loi, aussi joli qu'il était jeune, vêtu en gris et argent, m'a fait face, et dit de ne pas le fouler aux pieds. Il a tiré de sa poche une paire de ciseaux enfermée dans un étui garni de diamants, en me faisant entendre que je devais m'en servir pour couper le cou de la bête. Je prenais les ciseaux quand j'ai été éveillé par le chant en chœur de la foule qui était dans le capharnaüm: c'était un chant plein, sans accord, dont les paroles non rimées étaient: Chantons notre heureuse délivrance.