«Le monde! Je n'en pense pas de
bien, je n'en dirai pas de mal; je
ne pense pas que c'est tout, mais je
ne dirai pas que ce n'est rien; c'est
l'écume argentée au bord de l'océan
humain.»
(Anatole France.)

«Les personnages des Liaisons dangereuses forment, dit Grimm, ce qu'on appelle la bonne compagnie et qu'on ne peut se dispenser d'appeler ainsi.»

En effet ces gens sont polis et policés; ils vivent dans le luxe, ils font partie des classes qui gouvernent, et ils savent par éducation ce qui doit se faire; ils violent la loi morale, mais ils ne l'ignorent pas. Il faut aimer ce mot de monde dans le sens d'élite. Il ne s'écarte guère de son étymologie mundus, cosmos, ce qui est propre, le contraire d'immonde, et aussi la planète Terre et les astres du même Système. Cette société ne se prend-elle pas pour l'Univers, et ne voit-elle pas en elle la quintessence de l'Humanité? Ils sont gens du monde, mais en même temps ils sont les figures de leur époque très circonscrite; et la pièce dont ils sont les acteurs ne saurait se passer dans un autre pays ni dans un autre temps.

Un poème est logiquement conçu, si la fable justifie la thèse, si l'exemple est bien adapté à la morale. Les vieux rapsodes n'y manquaient pas. Leur objet c'était la société héroïque, leur sujet, la Guerre de Troie ou les Sièges de Thèbes.

Les deux éléments des Liaisons dangereuses sont: 1o la Vie Mondaine; 2o la Décadence de l'aristocratie à la fin du XVIIIe siècle.

Les vices décrits par l'auteur éclosent dans un milieu spécial. Ce n'est pas la Cour, où ces vices fleurissent aussi mais subordonnés à d'autres préoccupations, l'art de gouverner par exemple, une vie de représentation pompeuse, symbole où s'étale la souveraineté traditionnelle. Ce n'est point la Bourgeoisie; elle a des mœurs plus graves, elle exerce des professions, attache moins de prix à l'élégance, et y a du reste moins d'aptitude. Il ne peut être question du peuple, dont la seule apparition quelques années plus tard fera évanouir ces passions et leurs grâces, dans leur décor de féeries mensongères.

C'est la Noblesse oisive. Ce n'est guère plus une caste, mais c'est encore une classe, qui, par définition, vit pour le plaisir et pour la vanité. On ne voit pas trace d'autres passions. Là personne n'est mû par l'ambition ni par la curiosité d'esprit; la religion, qui est l'ambiance héréditaire de toute la société, n'y fait sentir sa présence que lorsque les fautes de conduite y sont imminentes ou accomplies. Plaisir et vanité, ce sont bien les mobiles essentiels des oisifs. Un symptôme irrécusable les annonce: la Frivolité, le signe certain de décomposition sociale, la tare indélébile des existences sans but.

Ce tableau de mœurs précise d'autant mieux l'époque qu'il y manque, en ce siècle de l'esprit, la littérature. La lacune s'explique. Les années qui roulent autour des Liaisons dangereuses ont éclairé un entr'acte de la vie pensante. Les grands philosophes sont morts ou mourants; les futurs Idéologues sont encore obscurs. Ce n'est pas qu'on ne soit étourdi du bruit que font les académiciens, les poètes, les pamphlétaires, les diseurs de bons mots. Mais Laclos n'entendait pas faire un roman cyclique comme Gil-Blas, il ne peignait pas toute la société. Ses personnages ne sont occupés que de leurs passions, ils ne représentent que des formes de sentiment. Son roman est donc bien un roman de mœurs, mais non au sens de recueil de travers ou de modes du moment, c'est un roman de mœurs permanent.

III
L'ART

Les Liaisons dangereuses sont une œuvre forte, pleine, l'œuvre de la quarantième année, celle qu'on a longtemps mûrie, et qu'on écrit en toute sécurité de méthode et de style. C'est un roman par lettres, forme d'expression psychologique, qui permet d'expliquer bien des nuances, mais se prête peu à l'exposition des événements, n'en montre que la répercussion. Son appareil factice est visible. Quand une lettre commence par une situation fixe, elle finit par un fait catastrophique, et réciproquement. Ce genre tient du théâtre, car il dialogue et nécessite des ressorts imprévus, mais c'est un théâtre lointain, où les personnages se présentent successivement et ne parlent qu'indirectement.