Les moralistes doués du génie sermonnaire affectionnent le roman par lettres: Richardson, Rousseau, Sénancour, Mme Sand, Cherbuliez. Laclos y excelle. Il y a pourtant de la répétition dans la correspondance de Valmont et de Mme de Tourvel, la situation traîne, les décisions ne sont pas franches. Ces lettres—mérite bien rare—, n'ont pas le style épistolaire; jamais de protocole, de descriptions, de digressions. C'est un style d'action, in medias res. Comme c'était un roman par lettres on a voulu que ce fût la langue de la Nouvelle-Héloïse. Loin d'être la langue de Rousseau, ce serait plutôt celle de Voltaire, abstraite et sans onction, précise sans purisme, et allant à son but comme une flèche. A une époque d'emphase et de déclamation, cette forme surprend par sa vive sobriété. Pas d'exclamations, nulle apostrophe; parfois des traits plus fermes, un ton plus grave font penser à Montesquieu. La lettre LXXXI, la fameuse lettre où Mme de Merteuil expose sa vie, l'affranchissement de tout préjugé, la doctrine de domination qu'elle s'est formée, est écrite presque dans le style du dialogue de Sylla et d'Eucrate.
«Mais moi, qu'ai-je de commun avec ces femmes inconsidérées? Quand m'avez-vous vue m'écarter des règles que je me suis prescrites, et manquer à mes principes? Je dis mes principes, et je le dis à dessein, car ils ne sont pas comme ceux des autres femmes, donnés au hasard, reçus sans examen et suivis par habitude. Ils sont le fruit de mes profondes réflexions, et je puis dire que je suis mon propre ouvrage.»
C'était un avantage pour les écrivains de la fin du XVIIIe siècle, de n'avoir lu que des auteurs consacrés, d'une période étroite: très peu de vers avant Malherbe, très peu de prose avant Pascal. Dégagés de la recherche des formes et des curiosités du vocabulaire, ils portaient plus d'attention sur l'ordonnance, sur la relation des idées entre elles. La composition de Laclos est d'un tacticien, sa discussion d'un dialecticien. A chaque lettre de nouveaux sentiments apparaissent, amenant logiquement la succession des faits.
Laclos se flatte, dans sa préface, d'avoir fait parler à chaque personnage le langage de son caractère et de son état. Témoignage mérité. Les gens du monde qui sont en majorité dans le roman parlent une langue pure, classique, sans accent.—Le magistrat qui, après la catastrophe, annonce qu'il va tout apaiser, si les intéressés veulent être discrets, a juste l'autorité et la sagesse désabusée qui conviennent. La lettre où le fidèle Bertrand fait le récit du duel et de la mort de Valmont est respectueuse, mais digne et empreinte du sentiment qu'il occupe une place honorable dans la famille. Le chasseur Azolan (ce nom est pris d'un conte de Voltaire) écrit à Valmont en un style aisé de faquin, portant avec fierté les vices qui le rendent si précieux à un petit-maître[7]. Les phrases d'écolière de la petite Volange, ses expressions courtes et naïves, sa syntaxe plate sont bien de la pensionnaire, qui ne demande qu'à être séduite. La Présidente dévote a les élans voluptueux et mystiques du style prêtre. Valmont agit à la fois par la persuasion enveloppante, le persiflage et la netteté cynique. La tante indulgente et vertueuse écrit avec de l'azur, un peu pâli. A propos de Mme de Merteuil, de sa précision impérieuse, de son implacable moquerie, nous n'avons pas craint de nommer Montesquieu.
Tout peintre de mœurs participe à l'art de son temps. On a rapproché de Laclos divers artistes, notamment Fragonard et Moreau le jeune; il est bien plus près de Greuze. C'était l'avis des Goncourt qui réhabilitèrent l'Art du XVIIIe siècle. Greuze moraliste et disciple de Diderot voulut être le peintre de la vertu; «mais la vertu qui revient sans cesse sous ses pinceaux, disent les Goncourt, semble sortir des contes de Marmontel, avec une pointe de libertinage. L'ingénuité qu'il personnifie est l'ingénuité même de Cécile Volange».
IV
LES CARACTÈRES
Ces mondains passionnés ne manquent pas de sens critique et chacun définit très bien les autres. Voici le portrait de Cécile Volange, par Mme de Merteuil: «Sans esprit et sans finesse, elle a pourtant une certaine fausseté naturelle qui quelquefois m'étonne moi-même et qui réussira d'autant mieux que sa figure offre l'image de la candeur.» Et plus loin: «Je me désintéresse entièrement sur son compte. J'aurais eu quelque envie d'en faire une intrigante subalterne, et de la prendre pour jouer les seconds rôles, sous moi; mais je vois qu'il n'y a pas d'étoffe; elle a une sotte ingénuité... et c'est, selon moi, la maladie la plus grave qu'une femme puisse avoir. Elle dénote surtout une faiblesse de caractère incurable et qui s'oppose à tout; de sorte que, tandis que nous nous occuperions à former cette petite fille pour l'intrigue, nous n'en ferions qu'une femme facile, et je ne connais rien de plus plat que cette facilité de bêtise qui se rend sans savoir ni comment ni pourquoi, uniquement parce qu'on l'attaque et qu'elle ne sait pas résister.»
Valmont est bien dessiné par Mme de Volange, qui ne se doute pas qu'il séduira sa fille. «Il sait calculer tout ce qu'un homme peut se permettre sans se compromettre; et pour être cruel et méchant sans danger, il a choisi les femmes pour victimes.»
Il faut qu'il y ait quelque chose de vrai dans cette observation fondée sur la faiblesse des femmes.